Paul Guillibert : « L’écomarxisme prolonge la pensée de Marx en intégrant les apports des mouvements écologistes et féministes. »

Écrit par Léa Dang. Publié le . Modifié le .Illustration par Photos : Emil Pacha Valencia

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Votre nouveau livre invite à découvrir le marxisme écologique, parfois appelé « écomarxisme », un courant théorique de l’écologie politique. En quoi celui-ci diffère-t-il du marxisme classique et à quand remonte sa naissance ?

Marx et Engels eux-mêmes se sont intéressés à la question écologique, qui a fait l’objet de réflexions dès le milieu du XIXe siècle. Mais la structuration de l’écomarxisme à proprement parler a lieu vers la fin des années 1980, avec la création de la revue Capitalism Nature Socialism en 1988 par James O’Connor et Barbara Laurence. Ce courant est issu de ce qu’on a appelé la « New Left » (la nouvelle gauche, NDLR) aux États-Unis et en Angleterre et de l’émergence de nouveaux mouvements sociaux à partir des années 1960-1970.

Tout l’intérêt de l’écomarxisme est qu’il propose un prolongement de la pensée de Marx, en intégrant les apports des mouvements écologistes et féministes. Si le marxisme a permis de politiser les lieux de production, l’écologie et le féminisme viennent quant à eux problématiser « la reproduction des conditions de production » pour reprendre les termes de James O’Connor. Il s’agit de tout ce dont le capitalisme a besoin avant la production afin d’accumuler des profits.

Entretien issu de notre n°71, à retrouver en kiosque, librairie, à la commande et sur abonnement.

C’est une chose que les féministes marxistes avaient déjà identifiée : pour que les ouvriers puissent travailler à l’usine, il faut que des femmes assurent la reproduction de la famille. En d’autres termes : il n’y a pas de production sans travail reproductif. La même idée peut être transposée à la nature : pour fonctionner, le capitalisme a besoin de conditions de production naturelles, de forêts, de champs, et d’un air globalement pur. L’idée centrale de l’écomarxiste James O’Connor est de pointer la contradiction du capitalisme qui détruit les conditions de sa propre reproduction.

« Si la réalité de la catastrophe est désormais incontestable, l’écologie politique se dispute sur ses causes », écrivez-vous avec Alexis Cukier dans l’introduction de l’ouvrage Découvrir le marxisme écologique. Qu’est-ce qui distingue l’écomarxisme dans le paysage de l’écologie politique ? À quelles autres approches s’oppose-t-il ?

L’écomarxisme affirme que la cause principale de la catastrophe écologique est le capitalisme. Ce courant entretient un lien étroit avec la pensée de Marx et d’Engels, et s’inscrit dans une analyse à l’échelle mondiale qui comprend une critique de l’impérialisme. Il se distingue ainsi d’approches plus « culturalistes », portées par de grands auteurs comme l’anthropologue Philippe Descola ou le philosophe Bruno Latour. Selon eux, la cause du problème vient du naturalisme, c’est-à-dire de la manière dont nous avons pensé la nature, à l’époque moderne, comme étant séparée de la société.

Donc, ce qu’il faudrait changer à leurs yeux n’est pas tant le système productif – c’est-à-dire, le capitalisme – mais notre manière de percevoir, de sentir et de nous rapporter à l’environnement. Les auteurs écomarxistes ne sont pas nécessairement opposés à cette idée d’une séparation problématique entre la nature et la culture produite par la modernité, mais ils ne considèrent pas qu’il s’agisse de la cause centrale de la catastrophe écologique. Du point de vue écomarxiste, on ne peut pas par ailleurs considérer ce dualisme sans prendre en compte les causes matérielles profondes qui l’ont produit.

En transformant la plupart des habitants des campagnes en citadins, l’exode rural les a séparés matériellement de la nature et des travaux des champs. Cette séparation résulte donc de causes matérielles et économiques avant d’être une pure construction intellectuelle ou idéologique.

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