Quinn Slobodian : « Autour de Trump, un nouvel eugénisme supprime les politiques à destination des plus pauvres »

Écrit par Fabien Benoit. Publié le . Modifié le .Illustration par Photos : Sophie Park

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Dans la conclusion de votre ouvrage Le Capitalisme de l’apocalypse, votre précédent livre dédié aux libertariens radicaux, vous citez le romancier britannique China Miéville : « La défection est une tactique de losers, mieux vaut s’emparer de l’État. » Votre nouveau livre Hayek’s Bastards démarre précisément là où s’arrêtait le précédent. Peut-on parler d’une suite ?

Ce qui m’intéresse dans les deux cas, c’est cette connexion surprenante entre les libertariens radicaux et l’extrême droite. Les libertariens seraient uniquement focalisés sur la liberté économique et les moyens de la maximiser. Les conservateurs chercheraient, eux, une forme de pureté ethnique, une communauté nationale purifiée de ses envahisseurs. Ces deux groupes, le plus souvent, sont présentés comme des opposés. Leurs mondes, leurs héros et leurs mythes sont différents.

Entretien issu de notre n°72 « L’industrie de la destruction » disponible en kiosque, librairie, à la commande et sur abonnement.

Mais en réalité, ils partagent beaucoup de choses et, depuis une dizaine d’années, ils se sont alimentés mutuellement. Ces deux livres essaient d’expliquer cela. Pourquoi, après la fin de la guerre froide, ont-ils pensé que cela faisait sens de s’allier ? Ces deux groupes souhaitent en réalité faire sécession, sortir des arrangements supranationaux existants. Ils pensent que la mondialisation conduit l’humanité dans la mauvaise direction, qu’il faut nourrir un projet politique anti-mondialisation, pour sauver la liberté et la pureté ethnique.

Le point de départ de votre réflexion consiste à contester l’idée que l’extrême droite défende les citoyens contre les excès du capitalisme…

Tout part de ce moment de rupture qu’a été 2016, cet immense coup dur pour toutes celles et ceux qui étaient dans l’establishment, les universités et les médias : le Brexit et la première élection de Donald Trump. On a essayé de trouver une explication à ce qui s’était passé.

Pendant des années, l’explication principale consistait à dire qu’il s’agissait d’une réponse à la mondialisation néolibérale, que les gens se sentaient démunis, privés de leurs droits, de leur contrôle sur la démocratie, isolés, que leurs communautés avaient été détruites par les délocalisations et la désindustrialisation, minées par l’arrivée d’étrangers incompatibles avec leurs modes de vie, et que ces gens avaient cherché une façon de protester contre tout ça.

« Cette pseudo-science des inégalités, qui postule que la valeur des individus peut se mesurer à leur QI, fait son retour dès les années 1960 en réaction au mouvement des droits civiques, à la décolonisation et au mouvement féministe. »

Cette analyse est juste pour une partie de ceux qui ont voté pour le Brexit et Donald Trump, mais oublie deux autres grandes questions : pourquoi les plus riches ont également soutenu ces deux mouvements ? Quels sont ceux qui les ont favorisés ? Très vite, si vous regardez les acteurs en place, ceux qui rédigent les projets politiques et les projets de loi, vous tombez sur des gens qui viennent de la communauté néolibérale, des anciens du thatchérisme en Angleterre, d’anciens conseillers de Reagan dans la première administration de Donald Trump, des acteurs qui ne comptent en aucun cas lutter contre les excès du capitalisme mais l’approfondir. Décrypter cette autre histoire du Brexit et de l’élection de Trump était un puzzle passionnant à résoudre.

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À propos de l’auteur·ice
Fabien Benoit
Journaliste indépendant et auteur de « The Valley, une histoire politique de la Silicon Valley » (Les Arènes)Retrouver tous ses articles.

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