Marlène Benquet : « Une partie des milieux d’affaires considère qu’il est temps de changer de régime politique. »

Écrit par Elsa Gautier. Publié le . Modifié le .Illustration par Photos : Emil Pacha Valencia

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Vous décrivez dans votre livre une véritable scission idéologique en cours au sein du « grand capital ». D’un côté, on trouve des partisans du statu quo politique, et de l’autre de nouveaux acteurs financiers au pouvoir croissant, la « seconde finance » (ou alt-finance), en rupture avec l’agenda néolibéral. Pouvez-vous en dire plus sur la vision de ces derniers ?

Il faut d’abord rappeler que le régime politique néolibéral, c’est une certaine manière de mettre en ordre le capitalisme, c’est-à-dire un narratif, qui a été dominant en France des années 1970 aux années 2010. Il s’organise autour de la libre concurrence, de la liberté de circulation des capitaux et des marchandises, mais aussi des humains, en tout cas ceux des pays du Nord.

Il promeut l’idée que les sociétés doivent être ouvertes et démocratiques pour que se développent l’innovation et la croissance économique. Cette ligne a été le fond commun de la plupart des partis de gouvernement en France dans les dernières décennies.

Entretien issu de notre hors-série « Résister aux nouveaux fascismes », disponible en kiosque et librairie et à la commande.

Mais depuis les années 2000, et notamment depuis la crise financière de 2008, un narratif concurrent est apparu : il promeut des régimes politiques libertariens sur le plan économique, mais conservateurs sur les plans sociaux et politiques, et même méfiants vis-à-vis des démocraties libérales. Ce narratif décrit la société néolibérale comme un monde menacé et fracturé, dont il faudrait restaurer l’harmonie en s’appuyant sur les valeurs traditionnelles de force, de loyauté, de famille et de hiérarchie.

En matière économique, il défend une liberté individuelle absolue : chacun devrait prendre en charge sa propre vie, y compris en matière de formation, de santé, de vieillesse, et défendre les siens, sans aucune aide étatique.

Ces deux lignes politiques correspondent à des approches différentes de la place de la finance dans nos sociétés. Dans le monde néolibéral, la référence centrale est le marché : l’État doit se porter garant de la libre concurrence. Dans le monde libertarien autoritaire, les marchés financiers sont secondaires.

Les acteurs de cette « seconde finance » recherchent avant tout la possibilité de transformer de nouveaux biens en actifs financiers, mais aussi de négocier avec l’État des positions de quasi-monopole et de lui déléguer une part des risques. Ce modèle politique prône aussi la distance vis-à-vis des organisations supranationales (UE, Fonds monétaire international, ONU, Organisation mondiale du commerce…).

La division politique croissante au sein du monde des affaires s’explique selon vous par des divergences d’intérêts. Pouvez-vous revenir sur la distinction que vous faites entre « première » et « seconde » finance ?

J’appelle « première finance » les deux grands secteurs de la banque et de l’assurance, qui collectent l’épargne des ménages et ont pris de l’ampleur depuis les années 1970. Mais à partir des années 2000 et notamment de la crise de 2008, d’autres acteurs financiers se sont développés, qui forment la « seconde finance ». Il s’agit des fonds d’investissement en private equity, des hedge funds, des fonds à impact ou encore des fonds d’infrastructure.

Ces financiers ont en commun d’investir des capitaux qu’ils ne possèdent pas. Des collecteurs d’épargne leur confient de l’argent, et ils investissent dans des actifs qui jusqu’ici échappaient aux logiques financières : les petites et moyennes entreprises, l’immobilier, les infrastructures, des actifs naturels ou des produits financiers dérivés. Ils géraient en France 4 589 milliards d’euros d’actifs en 2024.

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À propos de l’auteur·ice
Elsa Gautier
Elsa Gautier est rédactrice en chef du magazine Socialter.Retrouver tous ses articles.

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