Debout dans son embarcation, Jesús Echeverria se penche par-dessus bord : en équilibre précaire, il plonge dans la rivière une pelle de dragage. Tandis que ses pinces remontent des boues noires et brillantes, la surface de l’eau remuée s’irise instantanément de taches de graisse qui dégagent une intense odeur de pétrole.
Le cours d’eau El Rosario, sur lequel règne ce matin-là une chaleur étouffante, n’a pas volé le surnom dont l’ont rebaptisé ici les pêcheurs : la rivière Picho (« moisi »). « Cela fait dix ans que l’on fait ici des relevés, que l’on dénonce et qu’il ne se passe rien », explique Yuly Velásquez, présidente de la Fédération de pêcheurs artisanaux, écologistes et touristiques du département de Santander (Fedepesan). À son tour, elle immerge dans l’eau un capteur.
L’appareil auquel il est relié mesure en direct des paramètres représentatifs de la qualité de l’eau : pH, puissance d’oxydoréduction, quantité d’oxygène dissous, solides dissous… « Toutes les valeurs sont préoccupantes », constate Juan Camilo Delgado Gaona, ingénieur environnemental à la Corporation régionale pour la défense des droits humains (Credhos), qui accompagne juridiquement la Fedepesan.
Retrouvez ce reportage dans notre n°76 « Pourquoi nos plaisirs sont politiques », en kiosque, librairie et sur notre boutique.

La fédération célèbre toutefois ce jour-là une première victoire : le 30 avril dernier, la justice a tranché en sa faveur, ordonnant notamment à l’entreprise pétrolière nationale Ecopetrol de mener dans les six prochains mois un suivi et des études sur l’état de ce cours d’eau qui relie la ciénaga (lagune) Miramar, où se trouve la plus grande raffinerie de pétrole du pays, à la ciénaga San Silvestre.
C’est dans cet enchevêtrement de lagunes naturelles qu’est nichée Barrancabermeja, capitale pétrolière de la Colombie. Le pays andin, qui doit à sa diversité géographique – trois cordillères, l’Amazonie et des littoraux sur le Pacifique et l’Atlantique – une immense richesse géologique et minière, n’a pas le potentiel pétrolier de son voisin vénézuélien, et s’est historiquement davantage distingué pour l’exploitation du charbon. Mais l’or noir, dont il est le 24e producteur mondial avec environ 750 000 barils par jour, reste une source de revenus importante pour le pays.







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