Michaël Fœssel : « Une partie de la gauche considère que le plaisir est suspect parce qu’il manifesterait une complicité avec un monde injuste »

Écrit par Fabien Benoit. Publié le . Modifié le .Illustration par Photos : Emil Pacha Valencia

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Comment définir le plaisir ? Et pourquoi est-ce un objet politique ?

Si on définit le plaisir comme la satisfaction d’un désir, alors il semble qu’il n’y ait pas de puissance contestataire dans le plaisir, puisque c’est une expérience où le désir s’arrête, le désir comme volonté de transformation, comme manque qui appelle autre chose.

Dans la tradition philosophique, depuis Platon, et parfois aussi dans les discours politiques de gauche, le plaisir est associé à un moment conservateur, à un moment de satisfaction sociale et pulsionnelle. Ce moment où nous sommes en adéquation avec le monde tel qu’il est, puisqu’il est plein d’agréments pour nous. Le plaisir est donc souvent considéré comme quelque chose qui n’est pas progressiste.

Dans Quartier rouge, j’ai proposé une autre définition du plaisir, un autre type de plaisir que celui de la satisfaction : le « plaisir événement ». Le système capitaliste est principalement fondé sur la souffrance. La souffrance des corps mais aussi tout le système de pressions psychiques qui s’exerce sur nous, la nécessité de rendement, la souffrance de ne jamais être à la hauteur de ce que la société demande de nous, en particulier en termes de productivité.

Retrouvez cet entretien dans notre n°76 « Pourquoi nos plaisirs sont politiques », en kiosque, librairie et sur notre boutique.

De ce point de vue-là, le plaisir événement surgit dans les conditions de ce monde mais contre les conditions de ce monde, et il est éminemment politique. Il peut s’agir du plaisir d’une fête improvisée, clandestine, d’une rencontre amicale, amoureuse ou sexuelle. En somme, l’irruption du nouveau dans un système fondé sur la répétition du même. Un moment où le corps fait l’expérience de l’inédit, un plaisir qui va être pris en un lieu où il n’y a que de l’attendu voire de la douleur, un plaisir pris par les dominés sur le lieu de leur domination, contre la logique de la domination.

Le meilleur exemple de ce type de plaisir sont les grèves et les occupations d’usine du Front populaire en 1936. La philosophe Simone Weil1 a parlé de « joie pure » les concernant, « pure » en ce sens qu’elle est miraculeuse. On s’installe sur son lieu de travail et on le transforme pendant quelques semaines en un lieu de vie et de plaisirs. On y mange et on y danse. C’est une victoire sur la logique sociale.

Existe-t-il selon vous des plaisirs de gauche et des plaisirs de droite ?

Le contenu du plaisir, son objet, n’est pas de droite ou de gauche. Mais le rapport au plaisir peut l’être en revanche. Un rapport conservateur au plaisir peut se résumer au plaisir d’obtenir ce que l’on a exigé, attendu ou désiré. C’est une simple satisfaction et nous en avons tous.

Un rapport progressiste au plaisir se joue quand le plaisir nous fait sentir qu’un autre monde est possible, ici et maintenant. Le plaisir de se retrouver sur son lieu de travail pour y faire autre chose que travailler, le plaisir de se rassembler dans une rue, sur une place ou un rond-point, comme on l’a vu avec Nuit Debout, Occupy Wall Street ou le mouvement des Gilets jaunes.

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À propos de l’auteur·ice
Fabien Benoit
Journaliste indépendant et auteur de « The Valley, une histoire politique de la Silicon Valley » (Les Arènes)Retrouver tous ses articles.

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