Vous proposez dans ce livre de refaire du « socialisme » le langage et l’horizon communs des luttes contemporaines, qu’elles soient sociales, écologistes, féministes, antiracistes… Soit « le rendez-vous de tous les rêves de justice », pour reprendre la belle formule de Jaurès, que vous citez. Pourquoi aurait-on besoin aujourd’hui d’une telle bannière commune ?
C’est le point des points, à mes yeux. La bannière – gardons votre image – traînait au sol, quelque part dans la boue. Depuis plusieurs années, nous sommes un petit nombre, un peu partout sur terre, à tenter de la relever bien haut. Angela Davis était de passage au Brésil en 2019. Elle y a déclaré : « J’ai besoin de croire qu’une forme de socialisme se profile à l’horizon. » Que dire de plus ? C’est, pour peu qu’on tienne à l’horizon, la seule chose à vouloir – plus encore qu’à « croire ». Et l’horizon n’a désormais plus rien d’une utopie radieuse : c’est l’idée même d’avenir, d’un avenir ne serait-ce que viable, qui est en jeu.
Entretien issu de notre n°75 « Peut-on être en désaccord sans se haïr ? », disponible sur notre boutique.

Comme toute personne écologiquement informée le sait, le droit au futur a été aboli par le mode de production capitaliste. Un gamin naît pour mourir dans le capitalocène : voilà le monde des forts. Voilà leur bilan. Et voilà leur gloire. Quel est le remède à ce poison létal ? C’est simple car il n’en existe même pas deux : il s’appelle « socialisme », oui. Ou « communisme », si vous aimez mieux. Ça m’est égal puisqu’ils sont identiques. Ce débat relève à mes yeux d’une controverse scolastique à propos de « clé » ou « clef » : pourquoi pas, mais admettons que ça n’est pas vital. Ce qui l’est, c’est bâtir un mouvement mondial de l’égalité à même de défaire le mouvement mondial de l’inégalité.
Pour l’heure, le second est largement en pointe. Pendant ce temps, nous – le camp de l’affranchissement – nous cherchons les poux avec une ardeur étonnante. Nous sommes obsédés par l’ennemi mais n’entreprenons pas le nécessaire pour reprendre la main. Sans maison commune – sans bannière –, restons au lit. Sans elle, il n’est que notre lot commun depuis tant de temps : la bagarre intestine, l’éclatement compulsif et le goût égotique de la distinction. Et, donc, le triomphe de l’ennemi.
Le mot « socialisme », longtemps tabou aux États-Unis, est revenu dans le débat public ces dernières années, et plus encore avec l’élection récente de Zohran Mamdani à New York. Outre-Atlantique, le mot est chargé de radicalité. La situation est tout autre en France, où le terme est largement associé au Parti socialiste (PS) – et notamment aux déceptions et reniements du mandat de François Hollande (2012-2017). Comment espérez-vous dissocier dans le débat public français le socialisme du bilan du PS au pouvoir ?
J’entends sincèrement cette objection. Mais je dois admettre qu’elle ne déchire pas mon sommeil. Tous les mots de la pensée pourrissent à l’air libre : rien d’illogique, c’est leur loi. Je veux bien qu’on me dise que « socialisme » soit gâté – vous dites par le PS et d’autres diraient par les bouquins de Staline, je pense par exemple à Problèmes économiques du socialisme en URSS. Et ça pour ne rien dire de « communisme » – est-ce celui du Marx humaniste ou du « frère numéro un » Pol Pot ? De Fabien Roussel ou du Parti communiste chinois ?







Cet article est réservé aux abonné·es. Déjà abonné·e ? Connectez-vous.
Envie de lire la suite ? Pour profiter de l’ensemble de nos articles, abonnez-vous.
L’abonnement vous donne accès à l’intégralité de nos articles.