Une légende circule parmi les villages du delta du Pô, ce vaste entrelacs de bras fluviaux qui, vus du ciel, dessinent la silhouette d’un arbre. Sur ces 380 km² de territoire à l’identité marquée, presque insulaire, l’histoire de « mer morte », ou « mer blanche », court parmi les pêcheurs. « Quand elle arrive, elle prend tout. Quand elle s’en va, elle laisse le désert », murmure Antonio, pêcheur de moules au visage tanné par le sel, les bras couverts de tatouages et le chapeau de paille vissé sur la tête, à Goro, petite ville de 3 000 habitants située à l’extrémité sud du delta, dans le Nord-Est de l’Italie.
Grand reportage issu de notre n°73, disponible en kiosque, en librairie, à la commande et sur abonnement.

Derrière cette image monstrueuse se cache un phénomène bien réel : l’excès de nutriments issus de l’agriculture favorise la prolifération d’algues qui, en se dégradant, entraînent une anoxie des eaux, autrement dit un manque d’oxygène qui étouffe la vie aquatique. Parfois, cette décomposition massive forme des nappes blanchâtres, tuant quasi immédiatement la faune et la flore marines.
Si la mer « meurt », c’est parce que le Pô, comme l’Èbre et d’autres fleuves européens, entraîne vers l’aval les polluants accumulés, concentrant la contamination comme dans un entonnoir. Parmi eux, les nutriments issus des engrais chimiques et des effluents d’élevage – phosphore et azote – provoquent un phénomène étudié depuis les années 1970 : l’eutrophisation.
Ce processus, qui colore de vert les deltas envahis par les algues et de rouge les cartes de la pollution méditerranéenne, reste difficile à enrayer. Connue du grand public français à travers les « algues vertes » en Bretagne, cette prolifération menace toujours les écosystèmes européens, et en particulier les deltas. Depuis les directives européennes des années 1990, limitant l’utilisation de produits chimiques polluants, les communautés deltaïques tentent d’en contenir les effets, mais les politiques locales divergent souvent.
Repousser le fantôme
L’équilibre écologique de ces territoires anthropisés, autrefois zones mobiles et sauvages, repose désormais sur l’intervention humaine. « Pour prévenir la mortalité des poissons, il est indispensable d’assurer une circulation d’eau douce apportant de l’oxygène. Or la seule solution reste la mise en place de canalisations, une opération coûteuse », explique Edoardo Turolla, biologiste marin et habitant de Goro. En 2014, 29 coopératives de pêcheurs de la ville ont investi collectivement 400 000 euros pour creuser un canal intérieur, afin de rétablir la circulation d’eau douce dans leur lagune, après avoir vu leur activité menacée par les phénomènes d’anoxie.





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