5/6 Bestiaire médiatique : l’artiste de gauche

Écrit par Youness Bousenna. Publié le . Modifié le .

Artiste + gauche = tautologie. L’artiste est forcément de gauche. Parce qu’il est pour la paix, la démocratie, la diversité. Il est contre les extrêmes, les populismes, le repli sur soi. Tout ça, l’artiste de gauche n’aime pas. Alors, il le combat. Ce qui tombe bien car il dispose d’une arme redoutable : la culture. C’est elle qui relie les peuples et ouvre-sur-l’autre. Car la culture est autant de gauche que l’artiste. Les fachos, eux, n’ont pas de culture. Richard Wagner et Céline sont des exceptions qui confirment la règle : Trump et Bolsonaro sont incultes. Marine Le Pen aussi, car partout où l’extrême droite passe la culture trépasse. Les artistes, parce qu’ils sont libres, sont toujours les premiers sacrifiés des tyrannies. Voilà pourquoi cinq cents d’entre eux ont signé en avril 2022 une tribune appelant à voter Macron « sans hésitation » au second tour. 

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Quand il ne résiste pas en pratiquant son art, l’artiste résiste en signant des tribunes. « Nous ne nous laisserons jamais aller à renvoyer dos à dos un gouvernement démocratique et le Rassemblement national. » Il est bon de rappeler que le macro­nisme n’a, par essence, rien à voir avec le F-Haine. Qu’importent l’assaut systématique contre les droits sociaux, les politiques islamophobes et anti-­migrants, l’hégémonie des lobbies écocidaires ou les amputés du maintien de l’ordre : mieux vaut cette maladie chronique à la peste brune. À ce jour, précisons qu’on ne compte aucun artiste de gauche mutilé par la police. Une prouesse pour ceux qui exhibent leurs convictions en première ligne, comme Charlotte Gainsbourg.

L’actrice ne s’est pas contentée de signer ladite pétition. Trois jours avant le vote, elle s’exposait sur le plateau de « C à vous », à découvert et sans gilet pare-balles. « J’étais aux États-Unis quand Trump est passé. […] J’ai une trouille bleue qu’elle passe, donc il faut vraiment voter pour Emmanuel Macron. » Charlotte Gainsbourg a la voix qui tremble car elle sait de quoi elle parle : elle vit à New York. Son année 2022 a d’ailleurs été riche en révélations, puisqu’elle a aussi découvert que ses origines juives russes étaient en réalité ukrainiennes. Elle s’en est épanchée auprès de Télérama : « Cela m’a d’autant plus touchée que j’ai rarement vu un peuple défendre avec une telle force sa jeune nation. Et j’ai aimé retrouver les valeurs de l’Europe dans l’élan de solidarité. Après la honte que j’ai ressentie au moment du Brexit, cela m’a fait du bien. »

Rappelons que « bien », « démocratie » et « Zelensky » sont interchangeables, comme « Poutine », « mal » et « dictature ». Grâce à Volodymyr, Charlotte a donc renoué avec la fierté d’être européenne. Soudain, elle retrouve son ennemi Emmanuel Macron : lui aussi est fier d’être européen. Comme d’autres gens inspirants tels Ursula von der Leyen, Christine Lagarde ou Pierre Moscovici. Et tant mieux, puisque le Brexit lui a foutu la honte. Honte comme le collégien qui doit traduire à sa mère rebeu le contenu d’une réunion parents-profs ; honte comme celui dont les grands-parents ont insisté pour venir à une cérémonie de remise des diplômes. Heureusement, Charlotte a la chance d’avoir honte de loin. Les fachos sont allergiques à la culture comme elle est allergique aux fachos. Logiquement, elle n’en croise pas souvent. Pour l’artiste de gauche, la subsistance des repliés sur soi demeurera donc un mystère. L’insondable arriération de ces individus ne s’expliquera pas mais se constatera, se déplorera. Toujours loin d’eux, toujours sans eux.  

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À propos de l’auteur·ice
Youness Bousenna
Journaliste. Son travail apparait notamment dans Telerama, Socialter, Le Monde, Limite. Il est également l’auteur de Albert Camus, l’éternité est ici (Première partie, 2019).Retrouver tous ses articles.

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