Dans la forêt estonienne, rites païens et déforestation

Écrit par Nicolas Celnik. Publié le . Modifié le .

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C’est une sorcière dont le nom est connu à travers toute l’Estonie, qui répond à nos messages WhatsApp en multipliant les émojis. Elo Liiv résume bien les paradoxes de ce petit pays du nord de l’Europe, hyper-connecté mais qui entretient aussi un lien profond avec la nature. Quand on demande l’adresse de « la sorcière » aux habitants de la petite île de Saaremaa, séparée du continent par un bras de la mer Baltique, personne n’a l’air surpris et chacun sait pointer la direction de sa maison. Accrochés au portail, quelques crânes de vaches ne permettent plus de douter.

Reportage à retrouver dans notre numéro « Êtes-vous éco-anxieux ? », disponible en kiosques et sur notre boutique.

L’ambiance occulte est toutefois bien vite dissipée : Elo Liiv nous reçoit en tenue de jardinage, sécateur en main, et discute d’un ton badin en nous emmenant vers le fond du jardin. « Il faut toquer sur la planche de bouleau », lance-t-elle sur le ton de la conversation alors que nous dépassons un jeune pin. La planche, tenue par deux cordes rongées par les années, sur laquelle pendent deux clochettes, sonne d’un bruit mat. « C’est bon, les esprits sont prévenus. Il faut se signaler parce qu’on entre dans une partie sacrée de la forêt. » 

On s’arrête devant un autel sur lequel elle entasse les branches qu’elle était en train de couper, et poursuit la discussion en démarrant un feu. Les flammes lèchent le bois et Elo Liiv explique : « J’allume ce feu pour Aleksander, mon mari, qui est décédé il y a quelques années. Il est venu ici en 1982 pour échapper à la célébrité. À l’époque, les gens faisaient la queue devant sa maison pour le consulter. Il n’y a pas une famille du pays qui n’ait reçu un de ses conseils ! » Aleksander Heintalu était un docteur en agronomie, plus connu en Estonie pour son rôle de chamane qu’il exerçait sous le nom de Vigala Sass. Elo Liiv l’a rencontré il y a une trentaine d’années, alors qu’elle était étudiante en art, et ne l’a plus quitté. 

La quinquagénaire ne s’identifie aujourd’hui ni comme sorcière, ni comme magicienne, ni comme membre du taaraisme, une mouvance à mi-chemin entre la religion païenne des premiers Estoniens et une croyance new age créée au début du xxe siècle. Sorcière sans mysticisme, elle anime pourtant des rites hérités de la tradition païenne : des réunions de femmes par des nuits de pleine lune, nues même lorsque les températures hivernales descendent sous les -20 °C. Elle ne parle pas de sortilèges mais d’astuces (des « tRRRicks », dit-elle en roulant les « r ») qui, insiste-t-elle, « relèvent simplement du bon sens ».

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Nicolas Celnik
À propos de l’auteur·ice
Nicolas Celnik
Journaliste indépendant, collabore également avec Libération et Reporterre. Nicolas Celnik est le co-auteur avec Fabien Benoît de l’ouvrage « Techno-luttes, Enquête sur ceux qui résistent à la technologie » (Seuil, 2022).Retrouver tous ses articles.

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