Jérôme Baschet : L’escargot, le sablier et le chemin

Écrit par Jérôme Baschet. Publié le . Modifié le .Illustration par Illustration : Quentin Bohuon

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Dans la nuit du 1er janvier 1994, l’éton­nante insurrection des rebelles mayas zapatistes a occupé sept villes du ­Chiapas, bouleversant l’histoire du Mexique et secouant les consciences à travers le monde. Ils ont ruiné la fête des gouvernants qui, ce jour-là, entendaient célébrer l’entrée en vigueur de l’Accord de libre-échange de l’Amérique du Nord, apothéose des politiques néolibérales. Leur cri de « Ya basta ! » (« Ça suffit ! »), prélude au mouvement altermondialiste, est venu briser l’arrogante proclamation de la fin de l’Histoire qui faisait alors recette. Il a apporté un cinglant démenti au fameux « There is no alternative » de Margaret ­Thatcher, en montrant qu’il était possible de rompre la chape de plomb du fatalisme et de la résignation. Depuis ce geste inaugural et au fil de péripéties complexes, les zapatistes sont parvenus à faire émerger dans les territoires rebelles du Chiapas une autre réalité en partie préservée des logiques marchandes capitalistes. Ils ont mis en place, en rupture avec le système constitutionnel mexicain, leurs propres instances d’autogouvernement populaire (avec pour principe : « Ici, le peuple dirige et le gouvernement obéit »), ainsi que leur propre manière d’organiser la justice, la santé et l’éducation. Par sa radicalité, sa longévité et son extension géographique (dans un territoire comparable à celui de la Bretagne), c’est l’une des utopies réelles les plus remarquables que l’on puisse observer aujourd’hui à l’échelle planétaire.

Il est particulièrement significatif que les zapatistes aient défini leur rébellion comme une lutte pour l’histoire et la mémoire. À la dénonciation de l’oubli, associé à l’oppression coloniale subie par les peuples indiens, s’ajoute ici la critique des formes les plus contemporaines du rapport au temps. Ainsi, au moment même où l’historien ­François ­Hartog analysait l’émergence du présentisme, les zapatistes dénonçaient, en mars 1998, le règne du « présent perpétuel » : « […] le culte du présent est arme et bouclier. L’“aujourd’hui” est le nouvel autel sur lequel sont sacrifiés ­principes, loyautés, convictions, pudeurs, dignités, mémoires et vérités. Le passé n’est plus, pour les technocrates que notre pays supporte en guise de gouvernants, une référence à assimiler et sur laquelle croître. Le futur ne peut être rien de plus, pour ces professionnels de l’oubli, qu’un allongement temporel du présent. Pour vaincre l’Histoire, on lui nie tout horizon qui aille au-delà de l’“ici et maintenant” néolibéral. » Surtout, par leur expérience concrète et par leur parole inventive, les zapatistes œuvrent à rouvrir le futur et à faire émerger de nouvelles manières de penser l’histoire et la temporalité. Trois figures permettront d’en donner un aperçu : l’escargot, le sablier et le chemin. 

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À propos de l’auteur·ice
Jérôme Baschet
Jérôme Baschet est historien et vit au Mexique. Il a été chercheur à l’EHESS pendant plus de vingt ans, période pendant laquelle il a travaillé sur les représentations structurant l’Occident pendant le Moyen âge.Retrouver tous ses articles.

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