SUV, abribus, trotinettes… le retour des petits sabotages du quotidien

Écrit par Isma Le Dantec. Publié le . Modifié le .Illustration par © Extinction Rebellion Bordeaux
Du 20 au 26 juin 2022, le groupe bordelais d’Extinction Rebellion a mené une action « anti-pub », revendiquant le retrait de quelque 400 affiches publicitaires dans toute l’agglomération.

Depuis quelques mois, un mystérieux collectif anglophone sévit dans plus de huit pays. Son objectif : libérer les villes des SUV, « ces énormes voitures coûteuses, polluantes et “tout-terrain”, dont la puissance herculéenne n’est d’aucune utilité pour déposer les enfants à l’école ou aller faire les courses au supermarché ». Sa méthode : un tutoriel d’un usage enfantin diffusé sur les réseaux sociaux pour ouvrir la valve des pneus et déposer un petit tract pré-rédigé à destination du propriétaire de façon à lui expliquer les raisons du méfait. Ces « Tyre Extinguishers » (« dégonfleurs de pneus ») font déjà beaucoup parler d’eux dans la presse et sur les réseaux, alors que les ventes de SUV continuent de progresser (+ 10 % entre 2020 et 2021) et qu’ils sont aujourd’hui montrés du doigt comme étant l’une des causes importantes de l’augmentation des émissions de CO2 constatée ces dernières années. 

Les « Tyre Extinguishers », dans leur communiqué de lancement, exposent : « Pour arrêter l’élite de riches pollueurs qui nous tue, nous pensons qu’il faut recourir à une diversité de tactiques. Nous souscrivons à la vision d’Andreas Malm dans son livre Comment saboter un pipeline, qui plaide pour [cette multiplicité], incluant l’action non violente et le sabotage. » Dans cet ouvrage, le chercheur et militant suédois Andreas Malm s’interroge sur le bien-fondé du pacifisme stratégique dont se réclament les mouvements écologistes. « Quand commencerons-nous à nous en prendre physiquement aux choses qui consument cette planète – la seule sur laquelle les humains et des millions d’autres espèces peuvent vivre – et à les détruire de nos propres mains ? Y a-t-il une bonne raison d’avoir attendu si longtemps ? », questionne l’auteur, qui reconnaît que le mot sabotage peut faire peur. Il implique des enjeux moraux, des prises de risques juridiques, une organisation souterraine rodée. Mais « il peut pourtant se pratiquer doucement, délicatement même », suggère Andreas Malm. 

Il existe en effet des petits sabotages qui s’exercent en sifflotant, par des gestes facilement reproductibles, anodins, quasi hygiéniques, potaches même. Mais qui, s’ils étaient largement adoptés, pourraient bien causer de gros tracas aux multinationales qui font fi des enjeux climatiques. En 2020 a notamment émergé La Ronce : « Ensemble, nous allons mener des actions simultanées, pertinentes, faciles, drôles ou pas, aux risques légaux très limités […], et le faire avec irrévérence, malice et joie. Nous allons mettre un joyeux bordel, car nous savons que c’est dans l’ordre et la discipline qu’ils organisent la destruction systématique des conditions de la vie sur Terre », explique ce collectif écolo. Sa première action décentralisée cible le lobby du sucre, responsable à ses yeux de la réintroduction des insecticides néonicotinoïdes. La Ronce appelle alors à ouvrir des paquets de grandes marques dans les supermarchés pour les rendre impropres à la vente. Cette action (connue sous le nom d’opération « Épine sucrée ») a été suivie par 2 000 personnes, pour un total estimé de 55 000 paquets endommagés, selon le collectif. Suffisant pour inquiéter les grandes enseignes, comme en témoigne une note interne de Carrefour dévoilée par Reporterre.

S’initier au vandalisme… et y prendre goût

Une pratique qu’intègre également le collectif Extinction Rebellion (XR) dans son corpus d’actions. Si certains militants du groupe n’hésitent pas à s’attacher parfois aux grilles des ministères à visage découvert, de manière collective et organisée, d’autres, tapis dans l’ombre, se munissent d’une clé que l’on trouve pour quelques euros sur le marché et vident les Abribus de leurs publicités. Jusqu’à 400 affiches ont ainsi disparu en une nuit dans le centre-ville de Grenoble, fin avril 2022, remplacées par des tracts, des brins d’herbe… ou laissant béants les supports publicitaires. XR revendique également, depuis la nuit du 5 décembre 2019, la mise hors service de quelque 5 000 trottinettes électriques, dont il a suffi de couvrir le QR code d’un trait de feutre indélébile pour les rendre inutilisables.

Polluantes, en raison du coût énergétique de leur transport pour les recharger, de leurs batteries au lithium… et remplaçant non pas des véhicules plus lourds mais des trajets habituellement effectués à pied, elles étaient en outre, en ce mois de décembre 2019, au cœur d’un partenariat signé avec la RATP pour contrer les effets de la grève de salariés militant pour une retraite digne. C’est pour toutes ces raisons énumérées par XR qu’Élé et Jacques ont rejoint le mouvement et sont devenus des petits saboteurs du quotidien : « Dans cette période à forte intensité militante, c’était plutôt une petite satisfaction personnelle de savoir qu’on allait emmerder un start-upeur en chemise qui aurait tranquillement enfourché une trott’ en direction de son open space, sans un œil pour le mouvement social », se souvient-elle. Pour autant, face au nombre de trottinettes hors service dès le lendemain matin, Jacques a ressenti une sorte d’allégresse : « On n’est pas les seuls à vouloir enrayer le système, à se dire que ce mec qu’on croise dans la rue a peut-être fait la même chose pendant la nuit. » 

« C’était plutôt une petite satisfaction personnelle de savoir qu’on allait emmerder un start-upeur en chemise qui aurait tranquillement enfourché une trott’. »

Passée l’adrénaline du méfait accompli, se pose une question centrale : ces microgestes ont-ils une quelconque utilité ? Suffisent-ils à alerter l’opinion publique, à faire plier des multinationales ? En tant que tels, sans être adoptés massivement, force est de constater qu’il n’en est rien. « L’impact vient surtout de la médiatisation a posteriori, présume Jacques. Ça a un minimum d’effet quand l’action est appelée par un collectif de renom, ciblée sur un objet précis et à un moment donné. Sinon, c’est vraiment une aiguille dans une botte de foin… » Élé prône quant à elle la diversité des tactiques et leur potentielle gradualité qu’introduit ce genre de pratiques. « On peut commencer facilement par des petites virées pour s’approprier le vandalisme, apprendre à jouer avec la loi : frauder le métro, chourer dans les supermarchés, saboter des trottinettes… On s’initie sans trop de risques à l’auto-organisation, la formation de groupes affinitaires, et on y prend goût », énumère-t-elle avec malice. Et après ? « On se sent plus légitimes pour rejoindre des actions collectives un peu plus musclées », remarque celle qui a aussi participé au mouvement allemand anticharbon Ende Gelände et à certains sabotages antinucléaires à Bure. 

« On ne gaspille pas une arme quand on la détruit »

Si les petits sabotages du quotidien n’ont que peu de conséquences, ils sont pourtant loin d’être exempts de critiques. Certains leur reprochent de desservir la cause écologique en ce qu’ils conduisent au gaspillage. La Ronce répond : « Les biens matériels n’ont pas de sentiments. Nous refusons d’appeler leur dégradation du gaspillage, quand on sait la dégradation que leur production ou leur utilisation provoque sur le vivant. On ne gaspille pas une arme quand on la détruit. » De l’autre côté de l’échiquier activiste, des groupes plus radicaux peuvent y voir une sorte de « colibrisme du sabotage », bonne conscience facilement accessible pour écolos bourgeois et citadins qui s’encanaillent, mais pas trop. Jacques dément : « J’ai plutôt l’impression que c’est l’arme des faibles : quand tu es démuni face à la mégamachine, tu ne peux que t’attaquer au produit fini. Comme les ouvriers qui ralentissaient volontairement la cadence pour faire dérailler l’outil de production. Et justement, on a des preuves historiques que parfois, si ça se massifie, même si on en est très loin actuellement, ça peut faire son petit effet. » Un espoir qui anime également Andreas Malm : en Suède, après le « désarmement temporaire » de quelque 1 500 SUV en 2007, un débat national a été initié sur ces véhicules, dont les ventes ont chuté de 27 % au semestre suivant. 

Actuellement en kiosque

Hors-série — Résister aux nouveaux fascismes avec Salomé Saqué

19,00 €

La newsletter de Socialter

Recevez nos actualités, les annonces de nos nouvelles parutions ainsi que des promotions et concours exclusifs.

À propos de l’auteur·ice
Isma Le Dantec

Actuellement en kiosque

Hors-série — Résister aux nouveaux fascismes avec Salomé Saqué

19,00 €

La newsletter de Socialter

Recevez nos actualités, les annonces de nos nouvelles parutions ainsi que des promotions et concours exclusifs.

À lire aussi

« Un réseau de contre-surveillance citoyen s’est mis en place face à l’ICE »

« Un réseau de contre-surveillance citoyen s’est mis en place face à l’ICE »

Depuis l’investiture de Donald Trump aux États-Unis, les violences du Service de l’immigration et des douanes (ICE), chargé d’identifier les immigrés en situation irrégulière, explosent dans tout le pays. À Minneapolis, ville démocrate particulièrement visée où l’administration a déployé près de 3 000 agents à partir de décembre 2025, les habitants se sont organisés pour résister. Pour en témoigner, le rappeur Rafael Gonzalez, alias Tufawon, engagé dans de nombreux combats pour les droits humains, était de passage à Paris en avril 2026 dans le cadre d’une tournée internationale, aux côtés d’autres figures anti-ICE. Un périple visant à attirer notre attention sur le financement par les grandes banques européennes des technologies de surveillance et du système carcéral anti-immigration aux États-Unis. Entretien.

Par Christelle Gilabert

Planète Boum Boum : L’appel de la rave générale

Réservé aux abonné·es :Planète Boum Boum : L’appel de la rave générale

« Pas de retraités sur une planète brûlée… Retraites, climat, même combat ! » Depuis les manifestations contre la réforme des retraites, en 2023, difficile d’être passé à côté du morceau emblématique Planète brûlée qui accompagne la naissance du collectif Planète Boum Boum. Fondé dans le sillage d’Alternatiba Paris (renommé Action Justice Climat en 2024) la même année, ce collectif de « techno-activistes » enchaîne depuis les morceaux comme On veut du fret ferroviaire ou Tu remballes ton autoroute en cumulant des milliers d’écoutes en ligne. Leur mot d’ordre : « De la teuf dans les manifs, de la manif dans les teufs ! » DJ sets, chorégraphies enflammées dans les cortèges des manifestations, création de slogans et de chants… En mêlant revendications politiques et cultures festives, Planète Boum Boum contribue activement, depuis sa création, à redonner du souffle aux luttes écolos et sociales. Retour en images sur trois années de mobilisations placées sous le signe de la fête.

Par Léa Dang