Édito. « Nous n’avons pas le luxe du défaitisme climatique. »

Écrit par Elsa Gautier. Publié le . Modifié le .Illustration par Illustration : Jeanne Guerard

«Ouvrez le putain de détroit, espèces de tarés, ou vous vivrez en Enfer. » Même signés de Donald Trump, qui a accoutumé le monde à son verbe ordurier, les mots, adressés au pouvoir iranien le 5 avril sur son réseau Truth Social, laissent bouche bée. Cette véhémence traduit la frustration du président des États-Unis, embarqué par son allié israélien dans une guerre erratique au Proche-Orient, sans plan ni but identifiable.

Édito issu de notre n°75 « Peut-on être en désaccord sans se haïr ? », en kiosque et librairie le 18/04, et sur notre boutique.

Car il est question, avec le blocage du détroit d’Ormuz, de pétrole, de gaz, et donc du prix à la pompe et d’inflation, sujets inflammables pour sa base MAGA. Quelques jours plus tard, Trump réitérait ses menaces de destruction à l’adresse de Téhéran (et du monde), dans des termes hallucinants : « Une civilisation entière va disparaître ce soir, pour ne plus jamais renaître. »

L’impérialisme guerrier des États-Unis n’a rien de nouveau. Moins encore dans la région qui a connu, depuis la guerre du Golfe (1990-1991), des interventions militaires à répétition. Ce qui est neuf est l’abandon de toute prétention à la légitimité dans la guerre.

Ce n’est plus au nom de la sécurité mondiale, des droits humains, de la démocratie, ou d’un quelconque «intérêt moral supérieur» que se font les bombardements sur l’Iran, comme cela était encore le cas lors de la guerre en Irak (2003), également déclenchée sans l’aval de l’ONU.

L’heure est au retour manifeste de la géopolitique la plus décomplexée : la force nue. Et face à Trump, à Nétanyahou, rares sont les chefs d’État qui, comme le premier ministre espagnol Pedro Sánchez, osent défendre les « fictions partagées » que sont le multilatéralisme et le droit international.

Par sa voix, l’Espagne a été une des seules nations européennes à condamner à la fois fermement la guerre génocidaire à Gaza, l’intervention des États-Unis au Venezuela, et aujourd’hui les frappes sur l’Iran. « Quand il s’agit de normes, les mots façonnent le monde, écrit le dirigeant socialiste espagnol dans les colonnes du Monde diplomatique1. Quand des puissances moyennes s’avèrent incapables de défendre le droit international – ou, pis, l’abandonnent –, elles ne font qu’accélérer son érosion. »

Or le multilatéralisme n’est pas seulement primordial pour défendre la paix : il est aussi une condition indispensable de la lutte contre le changement climatique. Certes, la coopération climatique, née en 1992 dans le cadre de l’ONU, a vu sa crédibilité fortement entamée par la mainmise croissante des lobbys et puissances fossiles sur les COP, à Charm El-Cheikh (2022), Dubaï (2023) et Bakou (2024).

Mais demain, elle pourrait tout simplement disparaître. « La Convention sur le climat est née dans l’ère post-guerre froide marquée par l’idéal social-démocrate d’une gouvernance mondiale des problèmes globaux. Ses mécanismes centraux ont été façonnés durant la période néolibérale des années 2000 (…) La question qui se pose aujourd’hui est celle de sa capacité à survivre à l’ère de la géopolitique », soulignent Amy Dahan et Stefan C. Aykut, qui, dans La Mutation climatique (Presses de Sciences Po, 2026), appellent à sortir des illusions d’une gouvernance climatique onusienne à bout de souffle, fondée sur la recherche illusoire d’un consensus mondial.

Pour sortir de cette impasse, la Colombie, dirigée par le président de gauche Gustavo Petro, organise avec les Pays-Bas fin avril un sommet inédit « pour une transition juste hors des énergies fossiles »2. Son objectif ? Bâtir, en complément du cycle des COP, et en lien avec la société civile, une coalition de pays volontaires du Sud comme du Nord, alignés sur un objectif explicite d’abandon des fossiles.

Quarante-cinq pays – dont la France – y seront représentés. « Nous ne pouvons pas nous permettre d’attendre une année de plus un signal politique faible pendant que les communautés brûlent et se noient », avançait à la sortie de la COP 30 en novembre 2025 le Sud-Africain Kumi Naidoo, président de l’Initiative pour un traité sur les combustibles fossiles. Car malgré le contexte international, nous n’avons pas le luxe du défaitisme climatique. 

1. Pedro Sánchez, « Il faut sauver le multilatéralisme », Le Monde diplomatique, avril 2026.

2. Du 24 au 29 avril à Santa Marta en Colombie, transitionawayconference.com.

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