Hamilton Nolan : « Aux États-Unis, il n’existe aucune loi fédérale garantissant des congés payés »

Écrit par Lumir Lapray. Publié le . Modifié le .

Aux États-Unis, le droit au temps libre existe-t-il ?

Pas vraiment. Il n’existe aucune loi fédérale garantissant des congés payés, des jours d’arrêts maladie, ou un congé parental digne de ce nom. Les victoires universelles que les travailleurs français ont arrachées dans les années 1930 et inscrites dans la loi, les syndicats américains doivent le renégocier lieu de travail par lieu de travail. Et encore : des millions de travailleurs sont légalement exclus du droit syndical.

Si tu es chauffeur Uber, livreur Instacart2, professeur vacataire, agent de nettoyage sous-traité, tu n’as légalement pas le droit de te syndiquer en vertu des lois antitrust américaines qui s’appliquent aux travailleurs indépendants. Et c’est exactement pour ça que ces statuts existent. La gig economy n’est pas un accident technologique ou une évolution naturelle du marché du travail : c’est une stratégie délibérée pour sortir des travailleurs du périmètre légal de la syndicalisation3.

C’est le même mouvement, partout : externaliser, précariser, et rendre l’organisation collective impossible.

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Ce qui veut dire que le mouvement syndical américain4 doit aujourd’hui réfléchir à comment utiliser le pouvoir qu’il a pour défendre les personnes syndiquées et ceux qu’il ne peut pas directement représenter : c’est un défi structurel énorme.

Malgré ces conditions très difficiles, le mouvement syndical arrive-t-il à imposer une conversation sur le temps libre ?

De manière assez surprenante, cette conversation a été relancée récemment, notamment du fait de l’essor de l’intelligence artificielle (IA). Chaque révolution technologique qui augmente l’efficacité pose la même question fondamentale : à qui profite le gain ? Les grands patrons veulent généralement tout prendre et redistribuer une petite portion aux travailleurs sous forme de salaire.

Mais il y a une autre façon de diviser ce gâteau : prendre le gain d’efficacité non pas en argent, mais en temps. Une journée de moins. Une semaine plus courte. Davantage de vie en dehors du travail. Avec l’IA, cette question revient avec une force nouvelle.

On nous promet une révolution dans l’efficacité : des heures de travail économisées à grande échelle, des tâches automatisées, des gains de productivité massifs. Et la question qui suit naturellement est : est-ce que les travailleurs vont en voir la couleur, ou cela va-t-il seulement enrichir encore plus les actionnaires ?

Cette discussion nous permet de remettre sur la table des propositions qui étaient très marginales jusqu’ici, comme la semaine de quatre jours, portées par [le sénateur] Bernie Sanders ou le syndicat UAW5. Le fait qu’on nous promette une révolution immense avec l’IA rend cette revendication beaucoup plus urgente et légitime qu’elle ne l’était il y a dix ans – car les travailleurs ont le droit de demander leur part de cette transformation. Pas juste en matière de salaire, mais en gain de temps libre !

Ce n’est pas encore une revendication consensuelle dans le monde syndical, car nous avons tant d’autres urgences, comme la mise en œuvre d’une forme de sécurité sociale ou d’un régime de retraite universel. Mais, même si je n’ai pas vu de mobilisation coordonnée à l’échelle nationale qui lie clairement IA et réduction du temps de travail, les deux choses vont naturellement ensemble. Il nous faut donc réussir à la poser comme une évidence politique.

Comment la gauche états-unienne peut-elle rendre le temps libre désirable, sans passer pour un mouvement de fainéants ou d’élitistes ?

D’abord, en rappelant et en assumant que cette lutte est profondément ancrée dans l’histoire ouvrière : ce n’est pas une revendication de bobos urbains déconnectés de la vraie vie. Le week-end, la limitation du temps de travail, l’égalité de salaires pour les femmes et les hommes : c’est le mouvement syndical qui a gagné tout ça ! Ce n’est pas tombé du ciel.

Ensuite, il faut nommer clairement à qui profite le mythe du travail acharné. C’est une bataille culturelle très importante, surtout aux États-Unis. Cette idée que travailler dur est moralement vertueuse, que cela te définit comme un bon Américain, comme quelqu’un qui mérite sa place, est aussi vieille que le pays !

Or, c’est un tour de passe-passe, un classique du capitalisme sur les classes populaires : on vous prend tout, on vous exploite, et on vous donne en échange un sentiment de supériorité morale. Cela a toujours été très lié à la race aussi, forgeant la ségrégation. Ainsi, on expliquait aux pauvres Blancs du Sud qu’ils n’avaient peut-être rien, pas de salaires décents ni de droits, mais au moins, ils avaient « plus » qu’un Noir. Aujourd’hui, ce sentiment prend d’autres formes, comme l’anti-immigration ou les guerres culturelles, mais c’est le même mécanisme.

On détourne la colère des gens vers les mauvaises cibles pour qu’ils ne regardent pas vers le haut. Or, nous avons besoin de faire comprendre au plus grand nombre que le fruit de leur travail finance le yacht de Jeff Bezos, et pas un meilleur avenir pour leurs enfants.

Qu’il peut se prélasser sur la Riviera pendant que d’autres enchaînent les heures supplémentaires. Je suis convaincu que, pour gagner, nous devons raconter une meilleure histoire que celle de nos adversaires, en désignant clairement nos ennemis : les milliardaires et leurs alliés politiques qui nous volent nos vies.

Et concrètement, comment change-t-on ce récit ?

Il faut arrêter de parler en termes d’argent pour parler en termes de temps. Aux États-Unis, tous nos rapports sont construits par l’argent, car tout est monétarisé. Nos questions existentielles sont donc : combien d’heures je dois travailler pour pouvoir gagner x, et ensuite me payer y ? Et la logique de l’argent te ramène toujours au travail : il en faut toujours plus, donc il faut toujours travailler plus.

Mais on pourrait imaginer parler de nos vies autrement, notamment en temps de joie disponible. Dans ce contexte-là, la question devient : combien de temps dois-je travailler pour pouvoir passer du temps avec mes enfants ? Pour pouvoir jouer de la musique, ou me faire un bon dîner ?

Cela nous ramène aussi à ce que l’on veut faire de nos vies. Et c’est là que la solidarité entre en jeu aussi : parce que le temps libre, quand il n’est pas colonisé par la consommation ou l’épuisement, c’est le temps de la vie collective, des liens, de l’organisation. C’est le temps où tu peux te demander ce que tu veux vraiment, et avec qui tu veux le construire.

C’est ça, au fond, le projet syndical dans sa version la plus ambitieuse : te rendre du temps. Pas juste du pouvoir d’achat. Du temps à toi. Or, c’est une revendication que tout le monde peut comprendre, même ceux qui ont été convaincus que travailler plus était une vertu. 

1. The Hammer: Power, Inequality, and the Struggle for the Soul of Labor, Grand Central Publishing, 2024.

2. Entreprise de livraison à domicile de produits alimentaires via une application, créée en 2012. Elle s’est installée discrètement en France fin 2025 avec un magasin à Mulhouse et s’est lancée en janvier 2026.

3. Fin mai, pour la première fois, des chauffeurs de VTC créent un syndicat indépendant dans l’État du Massachusetts.

4. En 2025, environ 9,4 % de la population américaine qui travaille est syndiquée : c’est le taux le plus faible depuis un siècle et la légalisation du syndicalisme. Moins de 6 % des employés du privé et un peu plus de 30 % des fonctionnaires sont membres d’un syndicat, soit environ 14 millions de personnes.

5. L’un des plus importants syndicats de travailleurs des États-Unis avec environ 600 000 membres, présent en particulier dans les secteurs de l’automobile, de l’aéronautique et de la défense.

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À propos de l’auteur·ice
Lumir Lapray
Lumir Lapray est une activiste française engagée contre la montée de l’extrême droite dans la France rurale et périurbaine. Spécialiste de la mobilisation citoyenne, elle a notamment formé 5 000 personnes au porte-à-porte durant la campagne éclair du Nouveau Front populaire. Elle a publié « Ces-gens là » en 2025 (Payot).Retrouver tous ses articles.

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