Le danger que l’extrême droite représente semble de moins en moins perceptible pour une partie de l’opinion, alors qu’elle était autrefois un repoussoir. Même du côté des progressistes, certaines personnes pensent qu’au pire, l’extrême droite arrivera au pouvoir, fera n’importe quoi puis partira. Que leur répondez-vous ?
Si une force politique d’extrême droite arrive au pouvoir en France, c’est-à-dire au point qu’elle maîtrise réellement tout le pouvoir exécutif, c’est un changement majeur. Un passage de la quantité à la qualité, selon une vieille formule de la dialectique de Hegel. On peut comparer la situation à de l’eau qui chauffe : elle gagne des degrés progressivement, mais quand elle se met à bouillir, c’est autre chose qui se passe, elle change d’état d’un coup. Et c’est un choc sans retour.
Entretien issu de notre hors-série « Résister aux nouveaux fascismes, disponible en kiosque et librairie et à la commande.

Il faut avoir en tête le contexte international, bien sûr. Trump, Poutine, Netanyahou, Orbán sont le visage évident de l’extrême droite comme ennemie de l’égalité naturelle. Mais deux spécificités françaises font que je suis aujourd’hui encore plus inquiet qu’avant. Je pense que la France est une cible prioritaire de ces extrêmes droites internationales et qu’elle est un maillon faible.
La première raison, c’est qu’il existe une histoire spécifique de l’extrême droite en France. Deux placards de notre mémoire collective ont été insuffisamment inventoriés et entrouverts : le placard de Vichy et le placard colonial. La France est un des seuls pays européens dont une partie des élites – qu’elles soient économiques, administratives, médiatiques ou intellectuelles – ont accompagné le fait accompli du nazisme. Ça ne veut pas dire qu’elles étaient toutes fascistes, mais qu’elles suivaient l’air du temps, avec les préjugés notamment antisémites de l’époque. Et qu’elles ont préféré rester indifférentes au sort des persécutés pour pouvoir se maintenir.
Les nazis n’ont pas eu à imposer leur propre pouvoir politique en France : l’État a collaboré et a participé aux crimes contre l’humanité. Ce premier placard a été entrouvert grâce à Jacques Chirac, alors qu’il était fermé à double tour par un président de gauche, François Mitterrand.
L’autre placard, que ce même président fermait aussi à double tour, est le placard colonial ; et aujourd’hui, il est encore plus fermé qu’avant. Nous sommes dans un pays où l’idée coloniale – c’est-à-dire qu’il existe une civilisation, une culture, une religion et une apparence supérieures à d’autres – est toujours présente dans le débat public. Et elle n’est pas contestée radicalement. Il n’y a pas eu l’équivalent du discours du Vél’ d’Hiv’ de Jacques Chirac, cette fois pour dénoncer la colonisation.
Il y a donc une histoire française de l’extrême droite qui n’est pas dénouée, et dont Marine Le Pen est l’héritière. Par ailleurs, la droite que nous avons sous les yeux aujourd’hui, celle d’Éric Ciotti et de Bruno Retailleau, est de culture pétainiste. Ils adhèrent à la même idéologie que celle de la Révolution nationale (l’idéologie du régime de Vichy, NDLR), qui est aussi celle du groupe Bolloré : « Travail, Famille, Patrie », religion catholique et « identité européenne ».




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