Quartiers populaires : l’histoire invisibilisée de 50 ans de luttes sociales

Écrit par Victoire Radenne. Publié le . Modifié le .
mage extraite du documentaire "Rock Against Police, de Nabil Djedouani, 2020

Le 16 février 1980, Michel B., gardien de la cité Jean-Couzy à Vitry-sur-Seine (94), armé d’une 22 long rifle, tue d’une balle dans la tête Abdelkader Lairèche, 15 ans. Les jeunes de Vitry ripostent en organisant les concerts gratuits Rock Against Police. L’objectif : faire résonner de la « musique sociale issue du quotidien » au cœur de la cité Couzy, là-même où Abdelkader a été assassiné.

Article issu de notre n°73, disponible en kiosque, en librairie, à la commande et sur abonnement.

« Circuler et s’organiser, c’est ce que les jeunes immigrés et prolétaires de la banlieue sud-est ont à cœur. Les cités sont désormais branchées entre elles. On ne laissera plus faire les flics », écrivent-ils sur le tract de l’époque. Autour de ces concerts, qui vont s’étendre jusqu’aux quartiers populaires de Marseille, un réseau hétéroclite se forme, de la troupe de théâtre Week-end à Nanterre aux coordinations de luttes lycéennes, mais aussi le journal de l’immigration Sans frontière et des radios libres. Jusqu’à inspirer les créateurs de la Marche pour l’égalité et contre le racisme en 1983, qui rassemblera plus de 100 000 personnes dans la capitale.

« Les banlieues et leurs dynamiques sociales entrent publiquement dans l’Histoire », écrit Nabil Djedouani, réalisateur du documentaire Rock Against Police (2020), qui fait dialoguer reportages médiatiques sur les banlieues et témoignages d’une génération qui écrit et filme aussi son quartier.

De cette période, Noreddine Iznasni, militant chevronné nanterrois et cofondateur du Mouvement de l’immigration et des banlieues (MIB), garde un souvenir précis. Comment oublier la série de meurtres racistes visant des hommes maghrébins tout au long des décennies 1970 et 1980 ? Au bout du fil, il tient à énumérer leurs noms. Mohamed Diab, chauffeur-livreur algérien de 32 ans, père de quatre enfants, atteint de troubles mentaux, assassiné en 1972 en plein commissariat de Versailles. Toufik Ouannès, garçon d’origine algérienne de 9 ans, tué d’un coup de fusil par un voisin de la cité des 4 000, à La Courneuve (93) en 1983.

Abdel Benyahia, 19 ans, tué par un policier ivre en 1986, le même jour que Malik Oussekine… « En parler en 2025, c’est faire en sorte de ne pas les oublier », souffle Noreddine Iznasni au bout de la liste macabre, tristement incomplète. En 1991, il fait partie de la poignée de jeunes créateurs du collectif inter-cités Résistance des banlieues (RDB), qui veut alerter l’opinion et les élus locaux sur la politique de répression sécuritaire et la dégradation des conditions d’existence dans les cités. Un collectif qui laissera place, en 1995, au MIB, devenu la matrice politique du comité Adama, qui estime en être l’héritier. Si le continuum historique des mobilisations saute aux yeux, il reste difficile, selon l’autrice et journaliste Nora Hamadi, de passer à une véritable phase de transmission. « Compiler, écrire, transmettre peuvent-ils être des priorités quand les problèmes de fond n’ont pas été réglés ? » s’interroge-t-elle.

Déséquilibre mémoriel

Cette histoire militante foisonnante peine effectivement à exister aujourd’hui dans les mémoires des jeunes des quartiers populaires. « Par exemple, les jeunes connaissent très peu la Marche pour l’égalité ou les révoltes sociales de 2005, même s’ils connaissent les noms de Zyed et Bouna », souligne Marie-Hélène Bacqué, sociologue et professeure en études urbaines à l’université Paris-Nanterre, dans l’ouvrage 9-3, une histoire plurielle de la Seine-Saint-Denis, écrit par le journaliste Antoine Tricot.

Pourtant, la militante associative Yasmina Bedar insiste : bâtir une mémoire des luttes est surtout important pour les jeunes de quartiers populaires qui s’interrogent sur des questions identitaires. « Il est primordial qu’ils connaissent ces récits pour comprendre pourquoi ils sont là et pour pouvoir revendiquer pleinement leur droit et leur légitimité à être là », rappelle-t-elle.

Archive de 2004 du Mouvement de l’immigration et des banlieues (MIB), publiée sur le compte Instagram @memoiredenosluttes.

Un constat partagé par Nabil Tazibt, fondateur du collectif et compte Instagram Mémoire de nos luttes (devenu un agenda 2026 édité par les Premiers matins de novembre), qui publie chaque semaine des extraits d’archives vidéo des luttes qui ont émaillé les quartiers populaires depuis les premières mobilisations des travailleurs maghrébins dans les années 1970. « Dans le milieu militant, et de fait dans la société, il y a un déséquilibre mémoriel entre l’histoire légitime et illégitime. Dans la grande histoire ouvrière par exemple, le chapitre sur les travailleurs sans papiers est souvent négligé. Notre but, c’est de faire entrer ces histoires dans le patrimoine des luttes françaises », explique celui qui est également coordinateur national de l’Assemblée des quartiers, un collectif d’acteurs des quartiers né en avril 2024 et décidé à faire entendre d’autres voix dans l’arène politique par trois biais : transmettre l’histoire des luttes sociales et former de nouvelles générations de militants ; accompagner des listes autonomes aux élections municipales de 2026 ; et exercer une pleine solidarité entre acteurs des quartiers, en accompagnant les initiatives locales.

Dans les quartiers populaires, le coût de l’engagement

La difficulté qu’ont ces récits à toucher les plus jeunes générations s’explique par une pluralité de facteurs. Portés par des populations majoritairement immigrées, leurs voix ont d’abord été silenciées voire maltraitées par les médias de l’époque. « Quand il était question de violence policière, la majeure partie des médias ont nié la douleur des familles en cherchant à savoir en premier lieu si les jeunes étaient connus de la police, et ça continue aujourd’hui, on l’a vu avec la mort de Nahel Merzouk », déplore Noreddine Iznasni.

Sans compter le risque répressif de l’engagement militant lorsqu’on est issu d’un quartier populaire. On pense au massacre du 17 octobre 1961, quand 30 000 Algériennes et Algériens de la région parisienne manifestaient pacifiquement contre le couvre-feu qui leur était imposé et neuf d’entre eux ont été tués par balles, d’autres jetés dans la Seine et des milliers battus et emprisonnés.

« Il y a un déséquilibre mémoriel entre l’histoire légitime et illégitime. Dans la grande histoire ouvrière par exemple, le chapitre sur les travailleurs sans papiers est souvent négligé. »

Lors des révoltes de 2005 et de 2023, les explications sociales des événements sont niées par la classe politique pour laisser place à des raccourcis culturalistes sur les plateaux de télévision : responsabilité des familles, du rap, du séparatisme islamiste dans les quartiers…

En 2005, Dominique de Villepin, alors premier ministre, déclare l’état d’urgence, mesure coloniale datant de la guerre d’Algérie. La majorité de la gauche se mure dans le silence. Encore aujourd’hui, les luttes dans les quartiers populaires font souvent l’objet d’entraves qui augmentent considérablement le coût de l’engagement. La loi « séparatisme » a par exemple obligé des centaines de milliers d’associations à signer un contrat d’engagement républicain (CER) pour obtenir des subventions publiques ou un agrément. « Disqualification des militant·e·s, cooptation des leaders, divisions des associations, dispersion des habitants, répression des luttes… Cette articulation de pratiques disparates, de stratégies individuelles et de routines organisationnelles rendent toujours plus coûteuse l’action collective », peut-on lire dans l’ouvrage codirigé par le sociologue Julien Talpin Démobiliser les quartiers. Enquêtes sur les pratiques de gouvernement en milieu populaire1.

Angle mort des luttes républicaines

La question de la rénovation urbaine, au cœur de nombreuses revendications dans les quartiers populaires, joue aussi un rôle important dans le déficit mémoriel. Des collectifs d’habitants protestent souvent contre le déracinement des bâtiments, qui entrave leur histoire politique et intime. « Faire sauter les barres d’immeuble, c’est nous donner l’impression qu’il faut digérer les politiques publiques violentes en silence et vite passer à autre chose. Tout cela crée de l’amnésie, voire de la tension identitaire », déplore Naïma Yahi, historienne spécialiste de l’histoire des Maghrébins en France.

Selon elle, ces récits sont confinés dans l’angle mort des luttes républicaines en partie car ils obligent à regarder droit dans les yeux des dynamiques de domination plus tenaces et profondes. « Parler violences policières, c’est obligatoirement faire mention du continuum colonial dans l’attitude des forces de l’ordre envers les jeunes des quartiers populaires par exemple », assure-t-elle. En 2023, elle a réclamé, dans une tribune au Monde, l’ouverture d’États généraux de l’histoire et de la mémoire politique, culturelle et sociale des quartiers populaires.

« Ces luttes et mobilisations ne sont pas des luttes à la périphérie de l’histoire, mais sont bien à la croisée de l’histoire sociale, ouvrière et migratoire de notre pays », écrit-elle à cet effet. Pourtant promis par Emmanuel Macron en 2023, le projet n’a jamais eu lieu. « Je n’ai jamais plus eu aucun contact avec eux depuis. Ils n’ont même pas fait semblant. C’est pire que ce que je craignais », déplore Naïma Yahi.

Pour alimenter le compte Instagram dédié aux archives militantes, Nabil Tazibt s’est tourné vers les rares acteurs investis dans la construction de cette mémoire : le MIB, Cinéméthèque ou encore l’agence photo marseillaise Ancrages. « Il se passe quelque chose dans nos milieux militants autour de l’archivage. On l’a senti très fort de la part des jeunes militants lors des universités de l’Assemblée des quartiers », constate-t-il.

Choisir le canal Instagram n’est pas un hasard. Réseau social visuel qui rassemble plusieurs générations, il est un moyen d’organiser la construction de la mémoire en dehors des espaces institutionnels. « Dans le passé, on a eu envie de faire avec les institutions. Ça a donné en partie le musée national de l’histoire de l’immigration au Palais de la Porte-Dorée2, qui ne répond pas à tous les enjeux auxquels on tient. Aujourd’hui, les initiatives viennent d’en bas. Les militants des quartiers populaires investissent les réseaux sociaux, font du soft power et de l’influence, s’organisent en réseau à l’international, comme le fait Féris Barkat avec Banlieues Climat par exemple », développe Naïma Yahi.

Nabil Tazibt a bon espoir que le mouvement Mémoire de nos luttes prenne de l’ampleur dans les mois à venir. Selon lui, le vrai manque est un lieu physique où se rassembler pour faire vivre ces combats : un espace ouvert aux écoles, où la transmission se fait par la rencontre entre militants et non-militants. « Comme le rappelle souvent Tarek Kawtari, militant historique des quartiers populaires : avant de tourner la page, il faut écrire notre histoire. »  

1. Antonio Delfini, Julien Talpin et Janoé Vulbeau, Démobiliser les quartiers. Enquêtes sur les pratiques de gouvernement en milieu populaire, Presses universitaires du Septentrion, 2021.

2. C’est le seul musée consacré à l’immigration en France. La décision de créer un lieu de mémoire dédié à l’immigration a été prise par le président Jacques Chirac, au début de son second mandat en 2002, dans ce contexte très particulier où le Front national arrive au second tour. Le musée a été boudé par Nicolas Sarkozy, qui n’a jamais voulu s’y rendre.

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À propos de l’auteur·ice
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