L’administration Trump efface des millions de données scientifiques, la résistance s’organise

Écrit par Lou Welgryn. Publié le . Modifié le .Illustration par © Max Letek/Unsplash

Ce qui est en train de se produire aux États-Unis est sans précédent. Des millions de données scientifiques ont été supprimées depuis le 20 janvier, date de l’investiture de Donald Trump à la Maison-Blanche. D’après les calculs du projet Way back archive machine, plus de 2 000 jeux de données – c’est-à-dire des collections entières de data liées à un sujet – ont disparu des bases de données publiques. Toutes les références aux politiques pour la diversité, l’inclusion, l’équité et la justice climatique ont ainsi été supprimées de centaines de sites internet.

Image extraite du site officiel de la Maison-Blanche présentant le décret «Mettre fin aux programmes gouvernementaux radicaux et inutiles et au système de préférences». © Capture d’écran

L’ampleur des modifications peut être appréhendée en retraçant l’histoire des lignes de code, grâce à GitHub, un outil qui permet aux développeur·ses de créer, stocker, gérer et partager leur code, et donc de suivre ses modifications. Sur l’extrait en rouge ci-dessous, nous voyons des phrases qui ont été supprimées et, en vert, les phrases qui ont été ajoutées.

Cette analyse a été réalisée par nos ami·es de Vert le média, partenaires de notre numéro 68 sur l’éco-complotisme. Découvrez Chaleurs actuelles, leur nouvelle newsletter sur la désinformation et les climatosceptiques sur ce lien.

C’est le cas sur le site de la NASA, où certaines pages ont été modifiées pour remplacer, par exemple, inclusive (inclusif) par fair (juste). Le terme «inclusion» a également été rejeté.

Extrait GitHub des modifications du code du site web de la NASA – en rouge, les phrases supprimées, en vert les phrases ajoutées. © Capture d’écran

Des pages entières ont disparu, comme celle de la Maison-Blanche consacrée au changement climatique, celle du département d’État – l’équivalent du ministère des affaires étrangères – sur le même sujet. Même chose pour celle du ministère de l’agriculture en lien avec le climat. 

Ensuite, le gouvernement a taillé dans les financements de toute recherche, activité ou programme en lien avec des sujets présentés comme «woke» : le Washington Post a recensé plus de 100 mots qui, s’ils sont présents dans un texte scientifique, peuvent entraîner un refus de financements. Ainsi, écrire «femme», «changement climatique» ou «diversité», c’est prendre le risque de perdre tout soutien public. 

Enfin, Trump menace la survie de certaines instances fondamentales dans la création de données environnementales et sociales, comme la NOAA (Agence américaine d’observation océanique et atmosphérique), le plus grand fournisseur mondial de données météorologiques et climatiques, utilisé par des scientifiques du monde entier.

Toutes ces actions participent de la même volonté de réécrire l’Histoire et d’effacer la science et sa réalité physique, en faisant disparaître les informations qui vont à l’encontre de la «réalité» choisie par le gouvernement. 

Des conséquences sans appel pour la santé et la protection des américains

La perte de données pour suivre la santé environnementale et sociale du pays entrave l’action et la compréhension des phénomènes en cours et met en danger la mobilisation citoyenne qui dépend de la disponibilité et de l’accessibilité de l’information. Les travaux scientifiques à venir risquent d’être construits sur de la donnée biaisée, partielle et déformée. 

Par ailleurs, ces attaques caractérisées contre les instances environnementales mettent en danger les Américain·es face aux phénomènes climatiques extrêmes. La NOAA est en effet chargée de prévenir la population de l’arrivée de phénomènes météorologiques violents, tels que des ouragans, des incendies et des tornades. Et Donald Trump vient de nommer pour la seconde fois Neils Jacobs à sa tête. En 2019 déjà, Jacobs avait ordonné une modification des prévisions météorologiques qui concernaient le lieu de passage de l’ouragan Dorian. Il voulait que les prévisions correspondent à un tweet du président, plutôt qu’à la réalité, au péril de la sécurité des Américain·es.

Depuis son retour au pouvoir, Donald Trump se livre à une sorte d’autodafé numérique. © Max Letek/Unsplash

Cette politique de disparition de la diversité est reprise par les géants de la tech américaine. Meta (Facebook, Instagram…) autorise désormais les allégations de «maladie mentale» ou d’«anormalité» lorsqu’elles sont fondées sur le genre ou l’orientation sexuelle. Et l’entreprise censure sur Instagram les contenus sur les pilules abortives. Ces firmes ont le pouvoir de réduire au silence les mouvements sociaux et d’imprimer une certaine vision du monde dans leurs outils – avec des répercussions dans le monde entier. 

La résistance des scientifiques s’organise 

Le déni scientifique et la suppression des données auxquels nous assistons est un basculement politique et géopolitique majeur. Les conséquences vont être profondes pour l’Europe en termes d’accès à la donnée et de progrès scientifiques. Mais aussi parce que nous sommes déjà impacté·es, via nos usages numériques, par la mise en application de ces politiques au sein des grandes entreprises. 

Face à ces attaques sans précédent envers la recherche scientifique, la résistance s’organise. Preuve en est avec le projet Internet archive, qui permet de conserver les historiques des sites sur internet. Depuis la prise de fonction de Donald Trump, il a servi à quantifier les pertes de données et les changements sur les sites publics, ainsi qu’à diffuser les sauvegardes d’informations disparues. 

Wikipédia se prépare également à protéger ses éditeur·ices. La fondation Wikimedia (qui contrôle l’encyclopédie) met au point de nouveaux outils pour aider ses rédacteur·ices à rester anonymes. Cela pour éviter le harcèlement et les menaces juridiques, alors que contribuer à une page Wikipédia devient un acte de résistance. 

Aux États-Unis, le document gratuit le plus téléchargé ces dernières semaines est un manuel de résistance de la CIA (les services de renseignement américains) qui a été déclassifié : Simple sabotage field manual (manuel de sabotage). Rédigé en 1944 par l’ancêtre de la CIA, il décrit des techniques ordinaires de sabotage, accessibles à chaque citoyen·ne, consistant à rendre son travail contre-productif de manière insoupçonnable.

Dans un autre registre, une marche «Stand up for science 2025» est prévue le 7 mars à Washington D.C. et dans tout le pays pour protester face aux mesures anti-science de l’administration Trump. Cette mobilisation devrait essaimer partout en Europe pour défendre des données d’intérêt public, libres des intérêts réactionnaires et climatosceptiques.

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À propos de l’auteur·ice
Lou Welgryn
Lou Welgryn est co-fondatrice de Éclaircies, co-presidente de Data For Good et head of product de Carbon4financeRetrouver tous ses articles.

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