Vous nous avez livré l’automne dernier un livre très précieux, Le style réactionnaire. De Maurras à Houellebecq (Amsterdam, 2022). Précieux d’abord en ce qu’il refait droit à l’idée d’un nouage possible entre options esthétiques et options politiques. Entre faits de langue et faits d’opinion. Il me semble que ce nouage, très pratiqué dans les années 1970 où l’on pouvait par exemple parler de « langue fasciste », de « formes bourgeoises », etc., s’est un peu perdu par la suite. Est-ce votre impression, et comment l’expliquez-vous ?
Face à cette question, il est difficile de ne pas penser à l’essai La langue est-elle fasciste ?, d’Hélène Merlin-Kajman, qui est l’une des dernières universitaires à perpétuer l’esprit théorique des années 1970, et qui précisément se retrouve en porte-à-faux face à une jeune génération de chercheurs qui pense en de tout autres termes. Le nouage entre esthétique et politique a continué à se faire, mais selon des coordonnées conceptuelles plutôt héritées de Bourdieu, de la pensée décoloniale et des études de genre. L’enjeu n’est donc pas qu’on a cessé de parler de culture bourgeoise, mais qu’à partir des années 1980, on ne parle plus de bourgeoisie (et de classes en général) ; en revanche, on parle volontiers, dans la langue militante de gauche, de « culture (il)légitime », de « culture du viol », de « langue sexiste », de « point de vue » du colonisateur, etc., et ces catégories sont en train de s’acclimater à l’université.
Article issu de notre hors-série « Manuel d’autodéfense intellectuelle » avec François Bégaudeau, en librairie et sur notre boutique.

Le regain du marxisme depuis la crise de 2008 et le déclin des théories critiques aclassistes (Toni Negri, Comité invisible) sont toutefois en train de redonner une partie de leur centralité aux questions de classes et d’exploitation. Dans le domaine de la langue et de l’éducation, par exemple, j’ai montré qu’on ne pouvait saisir les enjeux de domination linguistique dans les années 1920-1930 sans tenir compte des reconfigurations de la classe bourgeoise. Inversement, l’enjeu racial est étonnamment secondaire dans ce domaine, pour une période aussi raciste.
Évidemment, on voit aussi circuler, en particulier à droite, un discours esthétisant et anti-politique, éventuellement nourri des derniers débris du structuralisme : « il faut séparer l’homme de l’œuvre », « on nous empêche d’admirer », etc. Une partie de ce discours est sincère (les esthètes pur jus, ça existe, ils ont même un côté très attachant), mais quand il vient de la droite, il est largement factice. Je crois d’ailleurs que le vernis est en train de craquer : comme au début du XXe siècle, ça ne m’étonnerait pas que la droite se réclame de plus en plus d’une littérature et d’un art ouvertement politiques.







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