Transformer l’économie sans attendre la croissance

Écrit par Matthieu Jublin. Publié le . Modifié le .

Rendre le système économique plus résistant aux chocs futurs, sortir de la dépendance aux énergies carbonées et réduire drastiquement nos émissions de gaz à effet de serre : si ces objectifs font consensus, nombreux sont ceux qui espèrent un retour de la croissance pour y parvenir. Pour d’autres, cet espoir est une chimère. Jugeant que « les débats autour de la transition écologique se sont surtout focalisés jusqu’ici sur des montants d’investissements et des tuyaux de financement », le think tank The Shift Project propose de prendre le problème d’une autre manière. L’association a présenté début mai les premiers éléments de son « plan de transformation de l’économie française » (1). En se fixant une contrainte : ne pas faire le « pari incertain et périlleux » d’un retour de la croissance.

Tout semble pourtant plus simple avec quelques points de PIB supplémentaires… L’isolation des « passoires thermiques », le financement des transports en commun ou la relocalisation de la production nécessitent des investissements massifs. Or, « la dernière fois que la société française a su planifier et mettre en œuvre de grands desseins communs, elle jouissait d’une croissance qui lui permettait d’investir puissamment », avertit le document de 50 pages publié par le Shift Project. « La France d’aujourd’hui n’a plus ce luxe, sans doute précisément parce qu’elle se rapproche, tout comme l’ensemble de l’économie mondiale, de limites physiques à la croissance. » Socle de cette croissance, les énergies fossiles s’épuisent, et leur abandon « se fera de gré, pour éviter un réchauffement de plus de 2 °C, ou bien de force, car le pétrole, qui dicte aujourd’hui sa loi à l’économie mondiale, commencera à se tarir bien avant la fin de ce siècle ».

L’ébauche d’un « grand chantier »

Décarboner de gré plutôt que de force, donc. Mais comment ? Les détails du plan, secteur par secteur, doivent être progressivement publiés d’ici à la rentrée 2020. Pour l’heure, le Shift Project livre ses grandes orientations et sa méthode. Usant de la métaphore du pont, l’organisation, présidée par l’ingénieur-consultant Jean-Marc Jancovici, vise à passer d’une rive – celle du système -productif actuel – à l’autre – celle où « chacun des organes de la société fonctionne en recherchant une sobriété optimale de matière et d’énergie ». Pour enjamber le fleuve impétueux de la transition, l’association s’attèle d’abord à trouver comment réemployer les forces concrètes de l’économie – les humains, les machines, les flux énergétiques – plutôt que d’identifier des canaux de financement et de chiffrer les besoins à l’euro près.

L’ébauche de ce « grand chantier » à venir donne déjà une idée des choix radicaux à opérer. Dans les secteurs de la mobilité ou du transport de marchandises, le plan vise, entre autres, à diminuer le nombre de kilomètres parcourus, tout en optimisant la consommation de ressources. La réduction de la vitesse maximale sur route ou la diminution du nombre de sièges en première classe dans les avions sont par exemple avancées. Des propositions plus consensuelles sont remises sur la table, comme la taxe carbone aux frontières ou le report du camion vers le fret ferroviaire et fluvial. Des idées plus novatrices font leur apparition, comme le fait de confier à la puissance publique la gestion de la dernière étape de la livraison afin de « sortir du paradigme routier et de la jungle actuelle ». Pour le logement, le plan ambitionne de « freiner et stopper la construction de maisons individuelles hors démolition-reconstruction », tout en utilisant deux fois plus de bois, le béton étant très gourmand en énergies fossiles.

« Hummer ou Twingo ? »

Cet esprit de sobriété transparaît dans tous ces secteurs en aval de la production – transport, logement, santé, enseignement, numérique, culture, sécurité, administration publique – ainsi qu’en amont – agriculture et forêt, énergie et mines, industrie. À chaque fois, la méthode du Shift Project obéit au triptyque suivant : décarboner les usages, former les acteurs à la transition écologique, garantir les services essentiels (habiter, se nourrir, se protéger, se mouvoir, se divertir, s’informer). Pas de projet de loi prêt à voter à l’horizon, mais un regard porté sur la matérialité de l’économie, résumé par cette question nichée au milieu du document et qu’on devine rhétorique : « Hummer ou Twingo ? ». Tout objet, tout service, est pensé comme un alliage de matières premières, d’énergie et d’intelligence humaine. Reste à les réorganiser « au service d’un but clair ».

« Les meilleurs ingénieurs travaillent aujourd’hui chez Total, Renault ou Airbus », observe Matthieu Auzanneau, le directeur du Shift Project. L’idée est donc d’utiliser leurs compétences autrement. Le think tank ne cache pas qu’une économie sobre et résiliente implique une restructuration massive de l’emploi. Sur ce plan, des filières sont annoncées comme perdantes, notamment l’automobile ou l’aérien, tandis que d’autres devraient y gagner, comme le rail, la santé ou l’agriculture. Pour cette dernière, il est même question de « multiplier par trois le nombre d’actifs en une génération ». Mais, globalement, une inconnue demeure : la quantité totale de travail nécessaire pour cette transition sera-t-elle supérieure ou inférieure à aujourd’hui ? Même si l’on produit moins, l’abandon des énergies fossiles nous obligera-t-il malgré tout à travailler plus collectivement ?

Jeu en triangle entre expertise, médias et politique

Pour modifier la durée du travail, la répartition des emplois ou les pratiques de consommation sans tomber dans l’écueil technocratique, l’association insiste sur la « désirabilité » de son plan aux yeux des travailleurs-consommateurs. Prenant l’exemple des Gilets jaunes, qualifiés de « lanceurs d’alerte » par Matthieu Auzanneau, elle exhorte les pouvoirs publics à « ne pas confondre un outil – la taxe carbone – avec un plan de montage ». À défaut de parier sur la croissance, le Shift Project mise donc sur l’émergence d’un débat démocratique de qualité. Pour rendre accessible « l’immense corpus scientifique » nécessaire à celui-ci, l’association distingue une « piste » : le Haut Conseil pour le climat et ses 13 experts (dont le président du Shift Project, Jean-Marc Jancovici). Pour organiser démocratiquement cette discussion, elle vante la Convention citoyenne pour le climat, composée de 150 Français tirés au sort, dont les mesures proposées « apparaissent plus audacieuses que la politique climatique mise en œuvre jusqu’ici par le gouvernement ». Le think tank espère au passage que les partis politiques puissent « retrouver leur sens profond » à travers cette « conversation adulte » que Matthieu Auzanneau appelle de ses vœux.

Pour discuter rationnellement avant de planifier, l’association mise enfin sur le journalisme. Elle réclame de « nouvelles “ordonnances de 1944”, pour favoriser l’émergence et la résilience face aux difficultés économiques de journaux qui devraient pouvoir s’affranchir des recettes publicitaires ». Consciente des immenses intérêts économiques en jeu, elle va jusqu’à imaginer pour les médias un cadre juridique qui favoriserait les actionnariats collectifs et de fondations, afin de limiter le « pouvoir d’influence disproportionné » des plus fortunés sur ce débat primordial. 

(1) Disponible en ligne sur le site du Shift Project.

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À propos de l’auteur·ice
Matthieu Jublin
Matthieu est journaliste spécialisé dans les questions environnementales, économiques et d’énergie. Il publie notamment dans Socialter et Alternatives Economiques.Retrouver tous ses articles.

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