Lors de votre prochain voyage en train, jetez un œil au paysage. Les champs de blé, d’orge ou de pommes de terre couvrent des millions d’hectares de la « ferme France ». Et si vous voyagez à l’automne ou au printemps, alors ces immenses surfaces ont très probablement reçu une pulvérisation de prosulfocarbe.
Très efficace pour dézinguer les « mauvaises herbes » (ou « adventices » en langage sérieux), cette substance chimique est devenue la meilleure amie des cultivateurs et cultivatrices en conventionnel : on l’épand à l’automne, juste après avoir semé l’orge ou le blé, et elle tue dans l’œuf la plupart des plantes concurrentes. Même efficacité au printemps, cette fois pour contrer les plantes rivales de la pomme de terre. Or le prosulfocarbe est toxique à plus d’un titre.
Enquête issue de notre n°73, disponible en kiosque, en librairie, à la commande et sur abonnement.

« Le dernier des Mohicans »
Entre 2012 et 2022, les ventes de produits contenant du prosulfocarbe comme le FIXY ou le DEFI ont explosé en France, passant de 1 000 à 7 400 tonnes par an. Particulièrement dans les régions de grandes cultures, au nord d’une ligne allant de La Rochelle à Mulhouse, ainsi que dans le quart sud-ouest de l’Hexagone. « C’est un peu le dernier des Mohicans : son usage augmente à chaque fois qu’une molécule similaire est retirée du marché, comme l’isoproturon ou le chlortoluron. Il est vraiment partout », estime Xavier Reboud, directeur de recherche à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae) et coauteur d’un rapport sur le sujet(1).
Et « partout » ne désigne pas seulement les champs où on le pulvérise. Car le prosulfocarbe est un grand voyageur. « Il est très volatil donc il a une fâcheuse tendance à rester suspendu et à se déplacer avec les masses d’air ou avec les brumes matinales », poursuit l’agronome. L’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) confirme : « Après volatilisation, le prosulfocarbe semble pouvoir parcourir de longues distances, de l’ordre de plusieurs kilomètres. » Avec potentiellement d’importantes quantités en goguette : jusqu’à 80 % de la substance peut s’évaporer dans les vingt-quatre heures qui suivent son application(2).
Depuis 2017, l’Anses oblige les utilisateurs à installer sur leurs pulvérisateurs des « buses anti-dérive », des embouts permettant d’émettre des gouttelettes plus lourdes et donc moins fugueuses. Avec un succès mitigé : le prosulfocarbe reste très présent dans l’air. « Sur la dernière campagne, on en trouvait en moyenne 1,5 nanogramme par mètre cube d’air, alors que beaucoup d’autres substances sont en dessous de 0,1 ng/m3 », indique Charlotte Lepitre, responsable de plaidoyer du réseau ATMO. Or on peut avoir tout le pouvoir d’achat imaginable, l’« air bio » ne s’achète pas.
À « plusieurs kilomètres » de tous les champs de blé ou de pommes de terre français, on trouve des milliers de champs et de cours d’eau, de jardins et de balcons, de potagers et de cours d’école. Tous potentiellement saupoudrés, chaque année, de prosulfocarbe.





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