J’ai réussi ma vie. Prière de ne pas voir dans cette déclaration le lexique-catastrophe du monde qui ne jure que par le capital. Nous vivons, non, nous survivons dans une société qui écorche l’esprit du verbe pour mieux nous vendre le superficiel, un monde start-up qui nous vole le sens des mots. Il faut à tout prix lui reprendre le pouvoir du langage. En tout cas, ce monde, moi, je le détruirai dans son propre langage, s’il le faut. Je dis que j’ai réussi ma vie.
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Comment ? Il me faut remonter le fil de mon enfance, déblayer les lieux brisés d’où je viens. Il me faut parler de ma mère, l’éternel arbre dans le jardin secret où mon cœur s’en va toujours cueillir des fruits… Il me faut parler des quartiers fracturés qui m’ont vu grandir, qui m’ont obligé à grandir. Il me faut arpenter à nouveau les blessures sociales qu’a subies ce corps que j’habite, retrouver les traces de cette force par laquelle il a tenu debout, jusqu’à pouvoir venir vous parler aujourd’hui, jusqu’à avoir le droit de vous parler aujourd’hui.
Une révélation décoloniale
Laissez-moi vous parler de ma mère. Oui, je pense forcément à ma mère, l’étoile viscérale de mon ciel : Jeannette éternelle. Je ne parlerai pas de mon père ici, c’est ma façon de le punir. Ma mère est un miroir politique. Aujourd’hui, quand je me retourne et que je reviens sur l’époque où j’étais sous ses ailes, quand je tourne la tête et que je tends mon regard sur les paysages de mon enfance où elle siégeait, j’y vois un tas de reflets qui m’éclairent sur mon parcours, sur ma construction comme individu, j’y vois une marée de tessons épars qu’il me suffit de recomposer pour avoir vue sur ma vie, une sorte de puzzle matriciel qu’il me suffit de reconstituer de telle manière pour déceler telle partie de mon histoire. Lorsque, à l’orée de mon adolescence, le fleuve de l’au-delà a englouti le souffle de ma mère, une nouvelle onde a traversé mon être, une lumière a frappé la porte de mon esprit pour m’ouvrir un chemin de déconstruction, un horizon décolonial. Je ne loue point la mort de ma mère, dont l’absence me rongera, j’en suis certain, éternellement. Je crois seulement avoir trouvé dans les circonstances qui entourent son décès une première clé pour comprendre d’abord et plus tard déconstruire l’impitoyable mur colonial qui empêchait ma pensée de se déployer, une espèce de mer vorace où mon enfance s’était retrouvée noyée.
Tout a commencé par un samedi de décembre. Un après-midi. Je me souviens. Nous étions en décembre. Un samedi tranquille, qui allait prendre une tournure au goût glacial. Je suis avec mon grand frère et un cousin qui ressemble beaucoup plus à ce qu’on peut vraiment appeler un frère, nous sommes en train de discuter. Le soleil va se coucher, non pas parce qu’il succombe à l’ordre d’un début de roman ou d’une scène de la moitié des films de tous les temps. Le soleil est vraiment à deux doigts d’être ci-bas à l’horizon. Ses dernières gouttes d’or sont en train de tomber sur nos têtes. Nous sommes sur le toit d’une case de fortune à Paloma, un quartier au squelette brisé et dont la seule commodité est un lit de poussière bien trop blanche. Nous sommes sur le toit, et le monde tient dans notre petit cercle. Soudain, une voix traverse la clôture, mur couronné de cheveux-tessons, et s’abat sur mon cœur. Un orage. Si vous n’avez jamais vu un projectile dévorer une tempe, vous ne pourrez pas comprendre la sensation que j’éprouve. La rumeur de la voix monte au-delà du mur et me frappe. Une voix avec l’étrange mission de parler de ma mère. Sécrétée par un téléphone, elle passe par l’oreille de ma tante Yvana, puis par le baffle saturé de stupeur de sa bouche pour arriver à ma hauteur. Ma tante se tient devant la maison, un étrange château de parpaings nus, elle lève ses yeux vers le ciel et, tout en essayant de cacher une peine dont je ne sais pas encore l’origine, elle propulse hors de sa bouche des mots qui m’inquiètent : mère, camion, accident.
« L’impitoyable mur colonial qui empêchait ma pensée de se déployer, une espèce de mer vorace où mon enfance s’était retrouvée noyée. »







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