François Noudelmann : agir dans son lieu, penser avec le monde

Écrit par Youness Bousenna. Publié le . Modifié le .Illustration par Photo : Jean-Christian Bourcart (Gamma rapho)

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Votre trajectoire a été considérablement marquée par le philosophe et poète martiniquais Édouard Glissant (1928-2011), que vous avez côtoyé durant la dernière décennie de sa vie. Comment a eu lieu votre rencontre ?

J’ai rencontré Édouard Glissant par hasard, à l’occasion d’une intervention qu’il a faite auprès d’un groupe de psychanalystes l’ayant invité. Ce jour-là, Glissant a exposé les thèmes de l’un de ses plus puissants ouvrages, Poétique de la Relation (1990), et j’ai immédiatement été saisi. Après cette conférence, j’ai eu envie de le rencontrer.

Entretien à retrouver dans notre hors-série « Comment nous pourrions vivre », sous la rédaction en chef de Corinne Morel Darleux. Disponible sur notre boutique.

Ce qui s’est produit lors d’un colloque sur Gilles Deleuze, qui a eu lieu à New York. Alors que tout le monde s’exprimait en anglais, lui avait fait le choix de parler en français – il enseignait pourtant à la City University of New York (CUNY). Interloqué, je lui en ai demandé la raison ; il m’a alors fait une réponse très « glissantienne », en me disant : « Je parle toujours les langues minoritaires. » Il m’a ensuite accueilli chez lui, à Long Island City, où nous avons réalisé un long entretien pour la revue de philosophie Rue Descartes, que nous relancions avec un numéro inspiré par sa pensée et intitulé L’Étranger dans la mondialité. C’est ainsi qu’a commencé une amitié de dix ans.

En quoi son œuvre, qui subvertit les habitudes de la pensée classique, vous a bouleversé ?

J’étais formé à la philosophie universaliste, qui valorise une pensée de l’histoire. Marqué par Hegel (1770-1831), pour qui l’histoire avance en vue de la réalisation d’une idée, et son élève Karl Marx (1818-1883), selon qui le moteur de l’histoire est la lutte des classes, ce cadre de pensée imprègne profondément notre logiciel intellectuel occidental, qui cherche toujours un absolu – l’unité, la vérité, le sens ultime des choses. Le geste décisif d’Édouard Glissant est de refuser ces conceptions englobantes. Face à ces pensées de « l’Un », il oppose une pensée du multiple, du pluriel, du divers, à travers une série de métaphores permettant de sortir du monothéisme et de la culture unique. Sa philosophie cassait mes schémas intellectuels, grâce à une pensée de la relation ouverte, disponible pour méditer le présent sans idées préconçues, battant en brèche le cadre binaire dont j’avais hérité – comme son concept de créolisation, qui dépasse l’opposition entre républicanisme et communautarisme.

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Youness Bousenna
À propos de l’auteur·ice
Youness Bousenna
Journaliste. Son travail apparait notamment dans Telerama, Socialter, Le Monde, Limite. Il est également l’auteur de Albert Camus, l’éternité est ici (Première partie, 2019).Retrouver tous ses articles.

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