François Jarrige : « Il n’y a jamais eu autant d’animaux prolétaires qu’à l’âge du capitalisme industriel »

Écrit par Blandine Doazan. Publié le . Modifié le .Illustration par Photos : Marie Rouge

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Vous êtes historien, enseignant-chercheur à l’université de Bourgogne et spécialiste de l’histoire des techniques. En quoi l’arrivée des techniques industrielles a-t-elle modelé notre rapport au monde, notre façon d’être ?

Votre question est vaste tant les choix techniques et les cultures matérielles ne cessent de façonner nos rapports au monde et aux autres. Ce que l’on appelle les techniques industrielles a très profondément transformé notre rapport au monde : ces techniques, que l’on peut dater de la « révolution industrielle », permettent d’accroître la capacité de production, la puissance, le contrôle que les sociétés exercent sur leur milieu.

Article issu de notre numéro 60 « La tragédie de la propriété », en kiosque, librairie et sur notre boutique.

Elles ont permis de démultiplier la puissance productive, inaugurant ce qu’on appelle désormais l’Anthropocène, et son ambivalence, tant la nouvelle puissance d’agir devient aussi une nouvelle puissance destructrice. On a longtemps considéré ces techniques comme un progrès, la condition du confort moderne, qui permettait de s’émanciper des contraintes pesant sur les sociétés anciennes.

Derrière ces techniques qui se multiplient à partir de la fin du XVIIIe siècle émergent un tout autre monde et de nouveaux imaginaires, dont l’élément le plus symbolique est la machine à vapeur. En utilisant un combustible fossile connu depuis longtemps – mais peu exploité car les outils techniques manquaient – elle inaugure une nouvelle ère extractiviste en offrant d’innombrables esclaves énergétiques aux humains, inaugurant une trajectoire continue d’exploitation des ressources du sous-sol dont nous ne parvenons pas à nous défaire en dépit des appels multiples à « décarboner ».

Je dirais que les techniques industrielles ont construit un rapport artificialisé au monde, une mise à distance des contraintes écologiques, et un imaginaire cornucopien inédit car l’on peut désormais produire en série, se déplacer et communiquer beaucoup plus rapidement. Tout cela crée un rapport plus distant, plus abstrait au monde et à la nature et une confiance inédite dans le génie humain censé lever tous les obstacles grâce à la confiance dans le progrès continu.

Cornucopianisme : Les cornucopiens croient au droit des êtres humains à jouir d’une abondance matérielle illimitée grâce aux progrès de la science. La philosophe Catherine Larrère décrit le cornucopianisme (du latin cornu copiae, « corne d’abondance ») comme la « croyance dans l’abondance naturelle ». Anne Frémaux, une autre philosophe, le décrit comme une « idéologie philosophique » qui s’« interdit d’imaginer des “limites” au pouvoir humain ». 

Alors que le progrès pouvait être entendu comme social ou scientifique, il s’entend aujourd’hui forcément comme technique. Comment expliquer que toute notion de progrès se soit technicisée ?

C’est une chose que j’ai tenté d’expliquer dans mon livre On arrête (parfois) le progrès. Histoire et décroissance, publié à l’automne dernier : il s’agissait de retracer l’histoire de cette notion de progrès, de ses critiques et de ses usages, car la catégorie de progrès est trop abstraite et un peu vide à mon sens. C’est une notion qui évolue dans le temps et dont la signification a beaucoup changé, et derrière laquelle on peut mettre des choses extrêmement diverses.

C’est une notion qui doit aussi être replacée dans son historicité : l’idée de progrès est d’abord plutôt neutre, elle ne désigne pas nécessairement une amélioration ; c’est seulement à l’époque moderne, entre les XVIe et XVIIIe siècles, que le progrès se charge d’une connotation positive, avec l’idée qu’il existe une amélioration continue. C’est notre régime moderne d’historicité persuadé que l’avenir sera meilleur que le passé.

Jusqu’au XIXe siècle, la notion de progrès reste peu employée, et quand elle l’est, ce n’est pas pour qualifier le monde de la production et des techniques, mais plutôt l’amélioration des savoirs, des mœurs, ou encore…

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À propos de l’auteur·ice
Blandine Doazan
Blandine Doazan est une journaliste indépendante, qui écrit principalement sur les questions sociales et sur l’écologieRetrouver tous ses articles.

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