L’oxymore : faire tenir l’intenable

Écrit par Philippe Vion-Dury. Publié le . Modifié le .

Le capitalisme est pavé de contradictions. Ça, c’est Marx qui nous l’a appris. Et les contradictions, quand ça devient trop fort, ça menace d’implosion tout le système – encore Marx. Maintenir l’illusion que « ça peut tenir » est donc capital, et même vital : tant qu’on y croit, tout ira bien. Transposé dans l’ordre des représentations, donc du langage, le maintien de la contradiction et même sa naturalisation prennent la forme de l’oxymore, « figure de style qui consiste à allier deux mots de sens contradictoires ». Une « douce violence », ou bien le « soleil noir de la mélancolie ».

De nos jours, à une distance intersidérale de la poésie de Nerval, la langue du pouvoir parle plutôt de « croissance verte », « développement durable », « flexisécurité ». Dans son remarquable ouvrage La Politique de l’oxymore (La Découverte, 2009), Bertrand Méheust avait identifié la montée en puissance de la figure de style et l’interprétait comme la tentative navrante – à la fois psychotique, et suicidaire – de la part de ceux qui nous gouvernent de « masquer le réel » ; l’usage de l’oxymore étant proportionnellement croissant à l’intensification des contradictions internes rencontrées par le capitalisme, à commencer par la crise écologique. « Utilisé à dose massive, l’oxymore rend fou, s’alarmait l’auteur. […] Transformé en “injonction contradictoire”, il devient un poison social. Le langage exprime déjà ces tensions et cette fuite devant le réel. Une novlangue libérale dont la fonction principale est de gommer les réalités qui fâchent, les aspects de la condition humaine qu’il convient de masquer, est en train de prendre la suite de l’ancienne novlangue nazie ou communiste. » 

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