[Édito N°52] Une vérité vivante

Écrit par Philippe Vion-Dury. Publié le . Modifié le .Illustration par Illustration : Benedikt Luft

Il pourra paraître étrange au lecteur de découvrir le sous-titre de ce dossier – « malgré les défaites » – à la veille d’une échéance électorale dont le dénouement pourrait constituer un événement déterminant. Surprenant, peut-être, de découvrir encore que nous n’en faisons pas mention dans les pages qui suivent. La raison est qu’outre une temporalité délicate pour un magazine qui paraît tous les deux mois (et ici entre deux tours), les résultats des législatives nous semblent moins importants que la nécessité d’une mobilisation passionnelle et politique plus profonde et plus radicale. Que l’on souhaite ou non la victoire de ces forces dites « de gauche et écologistes » finalement alignées pour une bataille, que cette victoire advienne ou non, rien ne garantit que celle-ci soit durable, de même que rien ne nous prémunit contre d’autres défaites amères à venir.

Est-ce là un aveu d’impuissance que d’anticiper la défaite ? Nous nous méfions plutôt du dispositif électoral, véritable trou noir qui a cette fonction perverse de capturer toutes les énergies, de faire naître un espoir éphémère et si démesuré qu’il masque son arrière-plan moins séduisant : confier à d’autres que soi le soin de changer la vie, remettre dans les mains de quelques-uns le sort de tous. L’espoir mal placé, déçu par l’échec ou la trahison, plonge dans l’impuissance, ronge l’espoir. Or, pour faire face et mettre à bas la vaste entreprise de destruction lucrative des êtres, des liens et de la vie, nous ne pouvons nous permettre d’abandonner trop de temps au désespoir et à l’apathie. Les idoles trébuchent aussi, et il n’est qu’une très grande joie ou une très grande peine qui puisse abattre une tyrannie. Ne pouvant souhaiter la seconde, célébrons la première.

Mais disons d’emblée ce que la joie n’est pas. Elle n’est pas un contentement de gagne-petit, la satisfaction de se voir accorder des miettes, la félicité de ne pas avoir à en faire davantage. De tous les maux qui ravagent les luttes, la ritournelle du « c’est déjà pas si mal » figure parmi les pires. La joie n’est pas non plus l’hédonisme de marché ni l’individualisme libertaire, maladie infantile de la rébellion de Mai 68, et s’il est vital de jouir encore dans un monde qui va mal, il est inenvisageable de jouir sereinement de ce qui participe de la destruction du monde.

Disons un mot aussi de ce que la joie n’exclut pas : la colère, le ressentiment, le dégoût, la fureur. Mettre la joie à l’honneur n’éclipse en rien toutes les raisons objectives de ressentir de la tristesse, et l’on ira même jusqu’à dire qu’un combat ne peut être mené jusqu’au bout qu’à condition de laisser délibérément ouvertes les blessures qui aiguillonnent et forcent à relever la tête. Quant à celles et ceux qui, jeunes ou moins jeunes, découvrent l’ampleur du désastre et s’enfoncent dans l’anxiété écologique et le désarroi, offrons leur la joie politique du collectif comme corde de rappel plutôt que les railleries sur les accents thérapeutiques du discours de la résilience.

La joie subversive et éruptive, notre joie, est cet élan qui nous fait désirer sans fin et prend pour horizon la vie humaine authentiquement vécue. On cite souvent cette définition restée célèbre de Marx : « Être radical, c’est prendre les choses par la racine. » On omet souvent la deuxième partie : « Et la racine de l’homme, c’est l’homme lui-même. » La joie radicale n’a d’autre objet que de nous faire cheminer sur le sentier qui nous mène à notre humanité : l’émancipation vis-à-vis de toutes les formes passées et futures de l’exploitation, la liberté de s’unir et de s’associer, la recherche du bonheur, l’amour de l’altérité et le soin porté à ce qui nous fait vivre et dont nous dépendons.

Elle nous exhorte à ne pas sacrifier le présent au nom d’un futur hypothétique et à écarter toute éthique sacrificielle et moralisatrice au nom de la gravité du combat à mener – au contraire : aligner les moyens sur la fin. De mener une guérilla festive, aussi : rire des puissants et de nous-mêmes, tourner en ridicule le paradis artificiel dont se drape l’enfer marchand et, à toute défaite, jeter au visage de l’adversaire notre panache, « un sourire par lequel on s’excuse d’être sublime ». Arrimons-nous à la joie, elle nous aide à incarner ce à quoi nous aspirons contre ce dont nous ne voulons plus. Comme le versifiait la militante anarchiste Emma Goldman (1869-1940) : « Une époque agonisante et une vérité vivante, / Les vivants enterrant les morts. » 

Retrouvez notre numéro 52 « La joie malgré les défaites » en kiosques, librairies et sur notre boutique en ligne dès le 15 juin. 


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