Édito. Les terres plutôt que la Terre

Écrit par Philippe Vion-Dury. Publié le . Modifié le .

Quelque chose s’est passé à Sainte-Soline. En ce dernier week-end d’un octobre trop doux, record de chaleur jamais mesuré en France, des milliers de manifestants se sont réunis pour prendre leurs consignes : membres de la Confédération paysanne, écologistes, zadistes, syndicats, élus, militants autonomes et antifas… Cet alliage hétéroclite marchera dans quelques heures sur la plus grande méga-bassine de France encore en chantier pour s’opposer à l’artificialisation de terres agricoles et l’accaparement de l’eau des nappes phréatiques par quelques exploitants de l’agro-industrie. Il s’est passé quelque chose ce jour-là à Sainte-Soline.

Édito de notre hors-série « Ces terres qui se défendent », disponible en kiosque, librairie et sur notre boutique. 


Pas quelque chose d’inédit, non : il y a eu le Larzac, sa lutte de dix ans et ses presque 100 000 manifestants ; il y a eu les faucheurs volontaires et leurs hectares de terres repris aux OGM ; il y a eu la ZAD de Notre-Dame-des-Landes et sa victoire contre la mondialisation aéroportée. Pas quelque chose d’inédit, donc, mais quelque chose comme un rappel : la nécessité d’enraciner les luttes dans les territoires, de les défendre, d’aller au contact des paysans et des travailleurs, au-devant des policiers et des infrastructures écocidaires qu’on leur a ordonné de défendre. 

Un rappel à qui ? Au mouvement écologiste, ou plutôt au « mouvement climat » auquel il est souvent réduit. Trop assuré de la justesse de sa cause, il en a oublié d’interroger pour quoi il se bat. Malheureusement, lorsque la finalité est énoncée, elle confine bien souvent au truisme : sauver la « Terre », le « Climat », la « Planète », la « Biodiversité ». Autant d’« hyperobjets » gluants. Timothy Morton, à qui revient la paternité du terme, les décrit comme trop immenses pour être appréhendés par l’esprit humain (pensez à la biosphère), répondant à des temporalités excédant les nôtres (considérez le nombre de millions d’années pour reconstituer un monde vivant diversifié après une extinction de masse), et désespérément invisibles (personne n’a jamais vu d’émissions de gaz à effet de serre à l’œil nu). Cependant, ils peuvent se manifester ici et là sous des formes fragmentaires (une inondation ou une sécheresse) et nous « collent » continuellement, jusqu’à redéfinir nos conditions d’existence.

Ces objets existent bel et bien et ont pénétré durablement l’horizon politique humain. Mais ils sont de bien mauvais objets politiques en eux-mêmes. La complexité et l’immen­sité des hyperobjets poussent le « mouvement climat » qui, s’est levé en France et ailleurs, dans les bras des responsables de la catastrophe pour leur demander de « prendre conscience de l’ampleur de la crise » et d’« agir ». Bref : rallier les puissants à leur cause. Les conséquences politiques sont particulièrement nocives : privés de base populaire et de leviers politiques, ne faisant peur à personne, les écolos ne peuvent que négocier à la marge et à leur défaveur. Renonçant à rompre avec les intérêts capitalistes, ils dénoncent les effets dont ils préservent les causes. Et ce au sacrifice de l’autre stratégie de trans­formation sociale et politique : devenir puissant soi-même en s’alliant avec tous ceux qui y ont intérêt – les délaissés, les humiliés, les fâchés. C’est pourquoi il paraît si urgent de répondre au « sauver la Terre » par « défendre les terres », et d’aller rallier sous une bannière commune ceux qui en vivent et en dépendent. 

Mais Sainte-Soline marque un autre rappel : notre obligation particulière vis-à-vis des terres elles-mêmes, terres nourricières, terres vivantes. Nous avons le devoir de sauver les paysans qui souffrent et disparaissent en masse alors qu’ils nous nourrissent, et nous avons le devoir de sauver les vivants qui les rendent fertiles et propres à la culture, ou qui les habitent dans les forêts et les friches et composent d’autres mondes que le nôtre. Nous ne pouvons, politiquement, mais aussi moralement, tourner le dos à ce devoir sans nous rendre criminels nous aussi. Certes nous pourrions vivre dans un monde dégradé où tous nos liens à la terre seraient rompus, nos besoins matériels satisfaits au prix de l’abandon de nos besoins spirituels, mais l’existence ne serait-elle pas alors plus ou moins analogue à la mort ? 

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