Byung-Chul Han : de la poignée de main

Écrit par Byung-Chul Han. Publié le . Modifié le .Illustration par Illustration : Maria Fade

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En pleine pandémie, à l’époque où l’on évitait de se serrer la main, mon attention a été attirée par une parole énigmatique de Paul Celan, qui écrit dans une lettre brève et empreinte de mystère : « Seules de vraies mains écrivent de vrais poèmes. Je ne vois pas de différence de principe entre une poignée de main et un poème. » Que pouvait-­il bien vouloir dire ? Qu’est-ce qui constitue de « vraies mains » ? Les mains deviennent-elles « vraies » au moment où elles se donnent à l’autre ? Les vraies mains appartiennent, continue Celan, « à une personne », c’est-à-dire « à une créature animée, unique et mortelle, qui cherche un chemin avec sa voix et son mutisme ». Où s’en vont les mains qui cherchent ? Vers l’autre ? Le contact de l’autre constitue-t-il la vérité de la main ?

Texte issu du second volume de Bascules – Pour un tournant radical – disponible sur notre boutique. 

Celan poursuit : « Les poèmes, ce sont aussi des cadeaux. » Les cadeaux sont destinés à l’autre. Nous les tendons à l’autre avec nos mains. Comme il n’y a pas de différence entre la poignée de main et le poème, la poignée de main est, elle aussi, un cadeau. Pour Celan, les gens vivent aujourd’hui dans une sombre époque, une époque sans vraies mains, c’est-à-dire sans poèmes : « Nous vivons sous de sombres cieux, et – il y a peu d’humains. C’est sans doute pour ça aussi qu’il y a si peu de poèmes. » Dans la phrase « je ne vois pas de différence de principe entre la poignée de main et le poème » se condense toute la poétique de Paul Celan. Dans son célèbre discours pour le prix Georg-Büchner, il écrit : « Le poème veut aller vers un autre, il a besoin de cet autre, il a besoin de l’autre en face de lui. Il est à sa recherche, il ne s’adresse qu’à lui. Chaque chose, chaque personne, est pour le poème qui a mis ainsi le cap sur l’autre, une figure de cet autre. » Le poème vit de la poignée de main, du contact de l’autre ou de l’interpel­lation de l’autre, c’est-à-dire d’un Toi au sens emphatique. Celan continue : « Voilà donc, quand on pense : poèmes, quand on fait route avec des poèmes, voilà donc les chemins que l’on parcourt, […] des chemins sur lesquels la parole se fait voix, ce sont des rencontres, les chemins d’une voix en route vers un Toi. »

La vraie langue n’est pas un vecteur d’information. La vraie main n’est pas non plus un outil qui servirait à saisir des objets ou à accomplir un travail déterminé. Aucun moyen en vue d’une fin n’atteint la vérité. À l’origine, la langue est voix. Mais elle ne prend voix que face à l’autre. Elle est adresse ou interpellation. Seul le Toi rend la langue vocale. Nous pouvons aussi dire que là où la langue s’atrophie pour devenir un…

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À propos de l’auteur·ice
Byung-Chul Han
Avec son œuvre composée d’une vingtaine d’essais courts et incisifs, Byung-Chul Han s’est imposé comme l’un des penseurs actuels les plus importants. Né en Corée du Sud et établi depuis 1980 en Allemagne, ce professeur à l’université des Arts de Berlin âgé de 63 ans diagnostique les conséquences de l’hégémonie du numérique et du refoulement de toute négativité dans nos sociétés. Ces tendances conduisent à une disparition de l’altérité (L’Expulsion de l’autre, PUF, 2020) et de la présence matérielle du monde (La Fin des choses, Actes Sud, 2022), ainsi qu’à une névrose collective dont rendent comptent La Société de la fatigue (Circé, 2014), Topologie de la violence (R&N, 2019) ou encore Le Désir. Ou l’enfer de l’identique (Autrement, 2015).Retrouver tous ses articles.

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