Corinne Morel Darleux : avancer sans être majoritaire

Écrit par Corinne Morel Darleux. Publié le . Modifié le .Illustration par © Cyrille Choupas

Corinne Morel Darleux assure cette année la rédaction en chef de notre prochain hors-série « Comment nous pourrions vivre ». Précommandez votre exemplaire dès maintenant !

En ce début d’année 2020 – qui voyait déjà grandir le sentiment d’un effondrement inéluctable face à l’aggravation du chaos climatique, à l’extinction de la biodiversité et plus généralement à l’accélération du dévissage du monde  –, la nouvelle amplification des peurs, du contrôle et du déclassement causée par le coronavirus risque de cadenasser l’action collective et de favoriser le repli sur soi. Mais ce que le Covid-19 révèle des défaillances de l’État et de nos vulnérabilités face au capitalisme mondial peut aussi renforcer le désir d’autonomie, d’entraide, de relocalisation et d’alternatives à un système de moins en moins synonyme de liberté, d’épanouissement et de progrès.

Un espoir qui semble confirmé par la multiplication, au cours de la crise, d’initiatives se distinguant des pratiques humanitaires par leur dimension politique et auto-organisée, quand l’État, lui, en appelle à la générosité des particuliers et du privé, sur un modèle de solidarité qui s’apparente plus à la charité chrétienne qu’à L’Entraide de Pierre Kropotkine (1). Ce sont les brigades de solidarité, les cantines populaires, les caisses communes, qu’elles soient de grèves, « antirep » ou d’urgence, les  réquisitions et réappropriations de  lieux, distributions alimentaires, l’écho grandissant de la paysannerie alternative, du DIY (do it yourself), l’émergence de plateformes d’autoorganisation comme Covid-entraide et l’essor de médias indépendants, libertaires et contestataires.

Il serait hâtif et  imprudent d’y voir le signe annonciateur d’une marge destinée à faire système. Mais cela témoigne a minima d’une résurgence de l’autogestion, en luttes et en alternatives, qui dessine peut-être les contours d’un nouvel agir  collectif. Certes, il ne faudrait pas perdre de vue qu’on ne relève souvent que ce qu’on a envie de trouver. Les dernières semaines écoulées ont aussi vu un nouveau 4×4 s’arracher en préventes, les profits d’Amazon doubler, les ventes d’armes battre tous  les records, et les priorités de la « start-up nation » restent la navette autonome, le lancement de la 5G et les fermes connectées.

Cela ne retire rien à l’intérêt de ce qui se passe dans les interstices, mais doit nous protéger de l’effet loupe des réseaux militants, qui empêche trop souvent de partir du réel quand il s’agit d’élaborer des outils d’analyse, de réflexion et de stratégie. Ceci étant, quelques hypothèses peuvent être explorées sur la manière dont cette période bouscule et remodèle le militantisme.

Cesser de revendiquer

Loin des radars médiatiques, se construisant dans le faire plus que dans la revendication, ce nouvel agir collectif diffère du militantisme traditionnel. Le rapport de force se trouve dissocié du nombre, de la nécessité de faire masse et de s’unir autour d’un unique slogan. Il bat en brèche l’idée selon laquelle le gouvernement agira si nous sommes suffisamment nombreux à le lui intimer. Les luttes comme les alternatives relèvent davantage de la propagande par le fait (2) et d’une forme d’action directe, c’est-à-dire d’actions dont les revendications sont atteintes dans leur propre réalisation.

Elles ne visent pas tant à développer un rapport de force ou à pousser une revendication sectorielle, qu’à provoquer un changement immédiat sans en déléguer la mise en œuvre à l’institution ou l’État. Ce militantisme cesse d’être revendicatif pour devenir autoréalisateur. Il rompt également avec la démarche que l’on pourrait qualifier de « continentale », qui repose sur l’unité d’action et des mots d’ordre, rabotant et comprimant la variété des pratiques et des acteurs pour les faire entrer dans une case commune. Ce militantisme s’inscrit dans une vision plus « archipélique » de la convergence des luttes.

Écolieux, fermes autogérées, résistances aux grands projets inutiles et imposés (GPII), lieux d’accueil ou squats… Il s’agit de se  tisser en rhizome, sans renoncer à la  singularité de chaque îlot de résistance, c’est-à-dire en acceptant les différences de modes d’action et de cultures politiques, d’envies et de possibilités –  y compris matérielles  – de chacun-e. C’est une vision de la diversité inspirée d’Édouard Glissant (3) ou encore de Murray Bookchin (4) qui voulait « sortir du gigantisme et de la centralisation », d’une « conception de masse » qui contraint à la simplification et au rétrécissement des possibles. Il s’agit, comme en matière d’écologie et de biodiversité, de penser l’unité dans la diversité des pratiques et des acteurs.

“C’est en quelque sorte une forme d’acupuncture politique où il s’agirait de planter les aiguilles simultanément en de multiples endroits pour obtenir un effet global.”

Acupuncture politique

Construction d’alternatives  ; luttes et résistances  ; éducation populaire et bataille culturelle  : ces trois angles de la transformation sociale sont dès lors envisagés d’un seul et même tenant. Sans l’un, les deux autres perdent à la fois de leur acuité et de leur « subversivité ». La nature et l’intensité des actions de lutte peuvent être extrêmement variées  : de la plantation d’arbres fruitiers – qui relève de la production nourricière, embellit le paysage, sert de refuge pour la biodiversité et de stockage de carbone – jusqu’au blocage de chantiers, à l’installation de ZAD et l’occupation de sauvetage, sur des terres agricoles notamment.

Les gestes de sécession et les choix de retrait du système ne sont pas perçus comme un abandon de la lutte, mais comme des actes subversifs qui jouent un rôle essentiel : démontrer qu’il est possible de vivre autrement, en dehors des circuits marchands et en harmonie avec le reste du vivant. La lutte ne se concentre pas en un point focal mais se démultiplie sur plusieurs territoires, s’ancre dans des projets locaux (à combattre ou à construire) plus que dans une ligne politique, et se maille en réseau. C’est en quelque sorte une forme d’acupuncture politique où il s’agirait de planter les aiguilles simultanément en de multiples endroits pour obtenir un effet global. Cette thérapeutique politique repose sur la force du réseau : des activistes nomades qui circulent à travers le pays pour soutenir les luttes locales, des plateformes d’auto-organisation qui recensent témoignages et boîtes à outils, des circuits d’information très réactifs en cas de menace d’évacuation et une solidarité qui mise souvent sur l’attachement.

Ainsi des festivals et concerts – comme à Emmaüs Lescar-Pau [village de 150 âmes, ndlr] – ou de l’opération appelant les visiteurs de Notre-Damedes-Landes à venir symboliquement planter un bâton sur la ZAD ou à y converger en cas d’évacuation, qui créent un lien personnel et un engagement à préserver le lieu. Le socle commun est tissé de politique –  dans l’idéologie et le projet partagés  – tout autant que d’affinitaire  : la dimension humaine n’est pas éclipsée par la cause commune. L’importance du « putain de facteur humain » est renforcée par les principes d’auto-organisation et de prises de décision collective, a fortiori dans le cas de lieux alternatifs où bien souvent activités, loisirs, intime et quotidien sont vécus en forte proximité, augmentant les zones potentielles de frictions.

L’un des points d’entrée communs pourrait être la lutte contre l’autoritarisme et les dominations : de là découle l’articulation entre l’autonomie, au sens de choisir ses dépendances, la démocratie en tant que reprise en main de ce qui a été délégué aux institutions et représentants politiques, l’écologie comme fin de l’anthropocentrisme et de l’exploitation illimitée du vivant, la dénonciation du patriarcat, du colonialisme, du racisme et l’impératif de justice sociale. Le sentiment de gravité et d’urgence –  il ne reste que peu de temps pour agir, contrer ou ralentir l’emprise destructrice du système actuel  – impose de repenser nos modes d’action, sans faire du localisme un fétiche ni de l’autogestion une baguette magique.

Quand on est militant anticapitaliste dans une société capitaliste, on se retrouve forcément pris dans un écheveau de tensions permanentes, et nous n’avons pas les moyens aujourd’hui de  vivre l’utopie que nous aimerions voir advenir. En revanche, il est possible de tendre à ce que les moyens mis  en œuvre soient à l’image de ses fins. Nous sommes sur cette ligne de crête qui consiste à avancer sans être majoritaire, sans pour autant basculer dans l’avant-garde éclairée ou l’opération commando. C’est un équilibre difficile à tenir mais il n’y a, de toute évidence, pas de raccourci.

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À propos de l’auteur·ice
Corinne Morel Darleux
Corinne Morel Darleux, autrice de l’essai Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce (Libertalia, 2019), et des romans Là où le feu et l’ours (Libertalia, 2021) et Le Gang des chevreuils rusés (Seuil Jeunesse, 2021), prône l’archipélisation des îlots de résistance face à la dégradation brutale des conditions de vie, du climat et de la biodiversité. Son prochain roman La Sauvagière paraîtra aux éditions Dalva en septembre 2022.Retrouver tous ses articles.

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