S’il y a un domaine où l’anthropologue David Graeber excelle, en dehors de ses mérites intellectuels, c’est bien dans cette faculté à saisir l’esprit du temps – et à en tirer des best-sellers. Son dernier coup d’éclat date de 2018 lorsque son livre Bullshit Jobs (Les liens qui libèrent) a définitivement popularisé l’expression pour qualifier ces « boulots à la con » inutiles socialement, qui remplissent les organigrammes des entreprises et les étages des tours de la Défense. Et cet exploit éditorial n’est pas le premier pour ce professeur à la London School of Economics (LSE). En 2011, il avait déjà tapé dans le mille en publiant Dette. 5 000 ans d’histoire (Les liens qui libèrent, 2013, pour la version française). Motivé par la crise des subprimes, l’ouvrage sortait alors en pleine crise de la dette publique grecque. Tombant à point nommé, l’imposant essai a immédiatement fait parler dans le monde entier – et dépassé, rien qu’aux États-Unis, les 100 000 exemplaires vendus.
Un chiffre d’autant plus impressionnant que l’ouvrage est particulièrement difficile d’accès, de par son épaisseur – il dépasse le demi-millier de pages –, sa densité – il touche à l’économie, l’histoire, la mythologie et l’anthropologie – et sa complexité – l’auteur y discute de nombreuses théories pour étayer sa thèse. Comment expliquer une telle popularité pour un livre que toutes les caractéristiques auraient dû condamner aux bibliothèques universitaires plutôt qu’aux vitrines des librairies grand public ? L’une des pistes tient à la personnalité médiatique de David Graeber, intellectuel devenu figure du mouvement Occupy Wall Street en 2011. Elle tient sûrement aussi au courant dans lequel ce dernier se situe : l’anthropologie anarchiste, dont il est, avec l’Américain James Scott, le grand représentant – il a même théorisé celle-ci en 2004 dans son essai Pour une anthropologie anarchiste (Lux, 2006, pour la version française [paru sous le titre original Fragments of an Anarchist Anthropology, University of Chicago Press]).
L’illégitimité philosophique de la dette
L’originalité de ce courant est de chercher à libérer l’imaginaire en déconstruisant des grands concepts politiques (en particulier l’État) et économiques (les logiques du marché) dont l’autorité est aujourd’hui incontestée, soit parce qu’ils semblent soit avoir existé de tout temps (ils ont été « naturalisés »), soit parce qu’ils passent comme le moins mauvais système possible (1). Dans cette perspective, quoi de mieux que de s’attaquer à la dette et au sacro-saint principe selon lequel « on paie toujours ses dettes » ? C’est bien ce principe-là, érigé en impératif moral, qui fut, à la fin des années 2000, au cœur du système des subprimes, dont l’effondrement a conduit à l’expropriation de milliers d’Américains, comme de la crise des dettes publiques de certains États européens, sur le dos desquels des investisseurs s’enrichissaient pourtant. Là s’explique certainement l’engouement autour de l’ouvrage hybride de David Graeber, mêlant l’étude intellectuelle à l’essai politique : l’anthropologue américain déployait enfin, non par un tract militant mais par la solidité de l’argumentation, une conception alternative de la dette dont le brio consiste justement à renverser complètement notre perspective.
David Graeber démontre que les dettes, au sens pécuniaire, sont philosophiquement illégitimes parce qu’elles reposent sur une extorsion. Pour cela, il ne s’embarrasse ni de chiffres ni de statistiques, mais revient aux racines de ce qu’est une dette, et donc au moment où elle n’existait pas : David Graeber distingue les « économies commerciales » qui sont les nôtres, des « économies humaines » des communautés primitives. Dans ces dernières, comme les Tiv, vivant au Cameroun et au Nigeria, ou les Nuer, dans la vallée du Nil, il n’existe pas d’économie en tant que telle, mais plutôt un réseau d’échanges où les dimensions symbolique et matérielle ne sont pas dissociables. L’auteur s’appuie sur les travaux de l’anthropologue Philippe Rospabé (2), qui lui-même se situe dans la lignée fondatrice de Marcel Mauss (1872-1950). Dans son Essai sur le don (édition originale L’Année sociologique, 1925), ce dernier a montré que le lien entre individus s’articule sur la triple obligation sociale de donner, recevoir et rendre – laquelle est au fondement de toute communauté humaine. Dans cette lignée, Graeber affirme que dans ces sociétés d’« économie humaine », la monnaie « sert à des fins essentiellement sociales – créer, maintenir ou interrompre des relations entre des personnes, et non acheter des choses ».
Le marché, c’est le vol
Ainsi, cochons, bijoux, ignames ne servent jamais à acheter ou à vendre, mais à arranger les mariages, établir la paternité des enfants, éviter les vendettas, consoler les endeuillés lors des funérailles, demander pardon en cas de crime, négocier des traités, acquérir des partisans… Bref, « créer, maintenir et réorganiser autrement des relations entre des personnes ». Ainsi, ces monnaies peuvent être dites « sociales » car elles ont une fonction essentiellement symbolique – ces sociétés étant étrangères à l’idée qu’on puisse tout acheter ou vendre. Elles peuvent seulement réparer un tort, mais n’ont jamais cette autonomie qui leur permet de s’imposer à un individu – comme, par exemple, lorsqu’il doit passer son existence à rembourser un crédit. « Dans les économies humaines, la monnaie est avant tout la reconnaissance de l’existence d’une dette impossible à payer », résume David Graeber. Cette logique est donc inverse à celle qui fonde les économies marchandes, fonctionnant sur le principe moral selon lequel toute dette doit être remboursée.
Comment une telle évolution est-elle advenue ? Pour l’anthropologue, le passage de communautés humaines, où l’individu ne peut jamais être considéré comme l’équivalent de quelque chose ou de quelqu’un d’autre, à des sociétés où les lois du droit et de l’argent régentent tout est un basculement décisif. Celui-ci s’est opéré lorsque les humains ont été coupés de leur tissu social originel pour ne devenir que des objets d’échange, tels que les femmes données en mariage à des ennemis et transformées en esclaves. « Ce que toutes ces relations ont en commun, ai-je observé, c’est la violence », souligne David Graeber. Des filles du peuple Tiv ligotées et battues pour s’être enfuies de chez leur mari, à ces derniers enfermés à fond de cale pour aller mourir dans de lointaines plantations, « un même principe est toujours à l’œuvre : ce n’est que par la menace des bâtons, des cordes, des lances et des fusils qu’on peut couper les gens de ces réseaux infiniment complexes de relations avec les autres (sœurs, amis, rivaux…) qui les rendent uniques, et les réduire ainsi à quelque chose d’échangeable ».
5 000 ans d’histoire
Ainsi, pour David Graeber, toute économie marchande – qui suppose l’utilisation de la monnaie pour acheter et vendre, et donc la possibilité de dettes au sens où nous l’entendons aujourd’hui – comprend, dans ses fondements, une forme de violence. Elle seule permet de soumettre l’immatériel, comme l’humain et ses relations, à une comptabilité. « Historiquement, les marchés commerciaux impersonnels sont nés du vol », tranche l’anthropologue qui, précisément, retrace cinq millénaires d’histoire pour identifier cette bascule. Il repère en particulier un moment charnière appelé « âge axial (3) », situé entre 800 et 200 ans av. J.-C., qui fut un tournant majeur de l’histoire de l’humanité : à divers endroits du monde ont, presque simultanément, vécu des personnes qui ont changé le cours de la pensée humaine (Confucius et Lao-Tseu en Chine, Pythagore en Grèce, Bouddha en Inde). Pour Graeber, ces penseurs ont préparé philosophiquement un matérialisme de la pensée qui a rendu naturel le marché et la monnaie, alors qu’ils résultaient au contraire d’une violence nouvelle.
Il s’agit d’un tournant décisif, considère l’anthropologue. Si les premiers marchés utilisant la monnaie sont apparus au Proche-Orient, ils restaient jusque-là secondaires par rapport au pouvoir politique des premiers États. Puis, « avec le temps, la logique du marché s’est trouvée mêlée aux questions militaires, au point de devenir indistinguable des guerres de l’âge axial. Après quoi, elle a fini par conquérir l’État lui-même, par définir sa raison d’être ». C’est donc un fil historique qui se déploie sur des millénaires. Résumons-le ainsi : l’« économie humaine » des communautés primitives a, çà et là, été remplacée par une « économie marchande » dont le fondement repose sur la violence ; puis, cette logique de marché – dans laquelle monnaie et dette font la loi – s’est développée jusqu’au point de redéfinir l’État lui-même. Cette toute-puissance est consacrée par le capitalisme, qui a émergé dans ces tout derniers siècles. Dans sa perspective anarchiste, David Graeber n’oppose pas un marché cynique à un État au service du bien commun, mais bâtit une critique associant les deux : le capitalisme n’a pu se développer que grâce à l’État. Ce dernier a élaboré un système juridique, qui a permis au marché d’exister et de s’étendre – par les règles de la concurrence, les droits donnés aux créanciers, la liberté d’entreprendre –, tout en se dotant d’un arsenal répressif pour punir ceux qui y dérogeraient (les fameux « mauvais payeurs »).
Réencastrer la dette dans la politique
Car, en multipliant les exemples historiques, Graeber démontre qu’il n’était pas rare de ne pas honorer une dette jusqu’à la fin du Moyen âge. Mais, à partir de la Renaissance, les États vont de plus en plus faire régner l’ordre. L’histoire des origines du capitalisme, c’est l’histoire de la « transformation graduelle des réseaux moraux par l’intrusion du pouvoir impersonnel – et souvent vindicatif – de l’État ». L’ordre juridique moderne est taillé pour faire respecter les lois du marché ; il est donc, si l’on suit David Graeber, la légalisation d’une violence fondamentale… Sa thèse, complexe et englobante, n’est certes pas sans appeler de critiques (4), que ce soit sur certains arguments avancés grâce à quelques raccourcis ou sur une vision unilatérale de la dette, car loin d’être seulement une oppression du fort sur le faible, la dette est aussi la contrepartie d’un enrichissement pour celui qui bénéficie d’un prêt : certaines dettes sont ainsi vertueuses. Mais la démonstration de Graeber est irréductiblement salutaire.
En montrant que la dette découle de relations humaines, sa thèse est d’abord une critique de la logique uniquement comptable et amorale dans laquelle les économistes veulent l’enfermer. Ainsi, en réinsérant le lien du créancier et du débiteur dans le tissu social, il rappelle avant tout ce qu’est une société, c’est-à-dire une communauté humaine traversée de liens et d’affects. « Qu’est-ce qu’une dette, en fin de compte ? Une dette est la perversion d’une promesse. C’est une promesse doublement corrompue par les mathématiques et la violence », écrit Graeber dans les toutes dernières lignes de son ouvrage. L’intellectuel et militant en appelle ainsi à une annulation massive des dettes des pays, comme des ménages, car « l’argent n’est pas sacré, payer ses dettes n’est pas l’essence de la morale, ces choses-là sont des arrangements humains et, si la démocratie a un sens, c’est de nous permettre de nous mettre d’accord pour réagencer les choses autrement ».
Sur quoi pourrait se construire cet « autrement » ? Le premier pas pour renouer avec la promesse originelle qui justifie la dette, conclut Graeber, est d’admettre que, « en règle générale, comme nul n’a le droit de nous dire ce que nous valons, nul n’a le droit de nous dire ce que nous devons ». Face à ceux qui réduisent la dette à une affaire de droit, voilà un appel vivifiant à renouer avec une vraie dette, c’est-à-dire une obligation morale : celle que la vie nous impose à l’égard de ce qui nous fait vivre. Celle-ci ne s’éteint jamais.
En finir avec le mythe du troc
Dans son essai sur la dette, David Graeber entend tordre définitivement le cou à un mythe véhiculé par les économistes modernes, pour qui « l’histoire de la monnaie commence toujours par un monde imaginaire du troc ». Une telle fiction permet de présenter l’histoire comme une évolution vers le progrès, du troc à la monnaie puis au crédit. Or, toute étude historique sérieuse aboutit à une conclusion inverse : aucun exemple d’une économie basée sur le troc n’a jamais été trouvé. Las, la fiction reste tenace, et elle n’est pas innocente. À l’image du mythe d’un état de nature violent qui justifie le libéralisme politique, ce mythe du troc sert à prouver la supériorité du libéralisme économique. Car, en effet, qui aurait envie de retourner dans cette lointaine époque du troc, où des sauvages vivaient à moitié nus et n’avaient pour seule lumière que le feu de bois ?
“Les dettes, au sens pécuniaire, sont philosophiquement illégitimes parce qu’elles reposent sur une extorsion.”
(1) Sur l’anthropologie anarchiste, lire l’article « Plus heureux sans état » paru dans notre hors-série « Le réveil des imaginaires », Youness Bousenna février 2020, p. 116-119.
(2) Auteur de La Dette de vie. Aux origines de la monnaie, La Découverte/MAUSS, 1995.
(3) L’expression a été proposée par le philosophe Karl Jaspers dans son Introduction à la philosophie, Plon, 1951 [éd. originale Einführung in die Philosophie, Artemis, 1950].
(4) Pour les regards critiques, lire entre autres les recensions de David Cayla (« Dette : 5 000 ans d’histoire », Revue de la régulation, n° 18, 2015, p. 1-13) et de Peter Hägel (« La dette est-elle une institution dangereuse ? », La Vie des Idées, 10 février 2014).