Anna L. Tsing : « S’unir dans un monde en ruines »

Écrit par Christelle Gilabert. Publié le . Modifié le .Illustration par Photos : Vicky Drachmann

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Depuis le début de votre carrière, vous vous efforcez d’explorer les recoins ignorés du système capitaliste, en affichant votre réserve face aux théories qui l’appréhendent comme un bloc unifié et homogène, absorbant tout sur son passage. Qu’est-ce qui vous dérange dans ces analyses ?

Commençons par préciser ce que je ne dis pas, c’est-à-dire que le capitalisme serait quelque chose de petit ou de facile à endiguer. Il ne fait aucun doute que c’est un système très puissant que nous ne pouvons pas ignorer. Cependant, je pense que comme toute organisation sociale, le capitalisme se construit à partir d’une multiplicité d’agencements entre divers processus qui se trouvent aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur de lui. Et qu’il ne constitue pas un système isolé qui surplomberait les autres.

Retrouvez ce grand entretien dans notre numéro 53 « Punir les écocidaires », en kiosques en août-septembre, en librairie et sur notre boutique. 


Un exemple très simple que je donne souvent est celui du lait. Tous les mammifères peuvent produire du lait, mais seules les vaches peuvent produire du lait de vache. Elles le font grâce à leur métabolisme spécifique qui dispose d’un système reproductif et dont la fabrication du lait fait partie intégrante. À l’inverse, aucun capitaliste n’est capable de fabriquer du lait de vache. La seule chose qu’il peut faire, c’est de changer le régime de la vache pour qu’elle produise plus de lait ou un meilleur lait. Il peut bien évidemment le distribuer, le vendre et générer du profit, mais il ne produira jamais de lait de vache autrement que par les vaches. Malgré sa toute-puissance, le système capitaliste dépend donc de processus et d’activités dont il ne maîtrise pas l’exercice, et n’a pas d’autre choix que de composer avec des manières de créer de la valeur qui lui échappent. 

Certes, le capitalisme ne peut pas, à proprement parler, devenir totalement maître de ces processus, mais cela ne l’empêche pas de prospérer en les absorbant… 

Non seulement ils se font absorber, mais ils sont également dominés par le capitalisme. En ce sens, je ne pense pas qu’il y ait quelque chose qui soit strictement en dehors du capitalisme. C’est pourquoi j’ai l’habitude d’employer le terme « péricapitalisme » pour désigner ces activités qui existent à la fois en dehors et en dedans. Ces agencements, à travers lesquels le capitalisme se développe, en font à la fois toute sa force et toute sa fragilité : ce sont grâce à ces articulations qu’il parvient à imposer son fonctionnement à travers le monde, en délivrant toutes sortes de produits et services, mais c’est aussi par leur biais qu’il peut se retrouver complètement déstabilisé.

Souvenez-vous, lorsque le porte-conteneurs Ever-Given s’est échoué, obstruant tout le canal de Suez, à cause de mauvaises conditions météorologiques… Cet accident a immobilisé le trafic maritime, bloqué les chaînes d’approvisionnement ainsi qu’une partie du commerce mondial pendant plusieurs jours. Qui dit articulation, dit logistique. Cela ne veut pas dire que le capitalisme est faible, mais que cette logistique implique nécessairement des vulnérabilités, des failles, auxquelles nous devrions prêter attention. Elles peuvent faire toute la différence dans la recherche des mobilisations politiques à lui opposer.

Dans votre livre Friction. Délires et faux-semblants de la globalité (La Découverte, 2020 [2004]), vous creusiez déjà les liens étroits entre des territoires très locaux et des phénomènes plus globaux, notamment à travers l’étude de l’exploitation forestière dans les monts Meratus de la région de Kalimantan (Indonésie). D’où vous est venue cette approche ?

À l’époque, lorsque…

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