Alessandro Pignocchi : « Il faut multiplier les formes d’autonomie »

Écrit par Philippe Vion-Dury. Publié le . Modifié le .Illustration par Photos : Henrike Stahl

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La critique du naturalisme – à savoir que l’Occident aurait « inventé » la nature, séparée de la société pour mieux l’exploiter – est un des fondements des « pensées du vivant ». Celles-ci ont été attaquées par certains intellectuels pour être dépolitisées ou dépolitisantes, risquant de devenir du « développement personnel pour riches », selon ta propre expression. Faut-il selon toi politiser la critique du naturalisme ?

Critiquer le naturalisme, c’est-à-dire critiquer notre rapport collectif aux vivants non humains et affirmer qu’il faut en changer, est déjà en soi une proposition politique. Au cours des deux derniers millénaires, et plus particulièrement des deux derniers siècles, les plantes, les animaux et les milieux de vie ont progressivement été relégués dans la catégorie de la « nature », de l’« environnement », au statut d’objets à l’entière disposition des humains.

Entretien à retrouver dans notre numéro 57 « Manger les riches ? », disponible en kiosque et sur notre boutique. 

Le premier volet de la critique de cette façon « naturaliste » de se rapporter aux non-humains souligne son lien avec la dévastation de la planète. Sans en être la cause, elle la rend possible, ne serait-ce que parce qu’elle nourrit les discours qui la légitiment : puisque les non-humains sont des objets, il est possible de les exploiter sans aucun égard, sans limite et sans devoir de réciprocité. Priver l’autre de son intériorité est par ailleurs une stratégie classique pour justifier son exploitation. On affirmera que les sauvages ou les Noirs n’ont pas d’âme pour valider leur mise en esclavage, que les femmes, les ouvriers ou les paysans sont plus proches de la nature, moins bien extraits d’elle, et donc moins aptes à comprendre les affaires de la politique.

Le second volet de la critique du naturaliste remarque que ce mode de relation objectifiant est très pauvre sur le plan psychologique. On ne perçoit l’autre qu’au prisme de ses fonctions, de son utilité. La proposition politique de sortie du naturalisme invite au contraire à déployer à l’égard des plantes, des animaux et des milieux de vie, nos facultés sociales, à leur prêter des formes d’intériorité et à entrer en résonance empathique avec elles et eux – c’est-à-dire nouer un mode de relation intellectuellement et émotionnellement beaucoup plus riche que le nôtre aujourd’hui. 

La critique du naturalisme lie anticapitalisme et écologie dans un projet politique désirable, nourri d’affects joyeux.

Si la proposition reste cantonnée à l’échelle individuelle, alors nos institutions, les rapports de domination qu’elles solidifient et la trajectoire destructrice dans laquelle nous sommes engagés restent inchangés. Si la proposition est au contraire de transformer nos institutions de façon à trans-former les non-humains en sujets dont il faut tenir compte, alors elle est incompatible avec le capitalisme. Plus généralement, elle est incompatible avec toute forme d’organisation sociale où les règles du jeu économique déterminent et justifient les décisions politiques. Retrouver un statut de sujet, pour les humains comme pour les non-humains, passe nécessairement par une reprise en main de la sphère économique et, finalement, sa dissolution dans le politique. Mais ça aussi, ça peut être inclus dans des projets politiques très différents. Le fascisme, comme l’explique Karl Polanyi, est une des manières de « réencastrer » l’économie dans le politique. Et, de fait, on peut aisément imaginer des formes de fascisme vert qui imposeraient la prise en compte des intérêts des non-humains tout en durcissant les dominations entre humains. 

Karl Polanyi ; Économiste hétérodoxe d’origine austro-hongroise, Karl Polanyi est spécialiste de l’histoire et de l’anthropologie économique. Son travail a consisté en la remise en question de l’économie libérale. Dans son ouvrage majeur La Grande Transformation (1944), il cherche à comprendre comment le fascisme a pu se développer à partir de l’étude d’un phénomène historique qui a chamboulé toute la société : la double émergence du marché autorégulateur et du libéralisme économique.

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