La Défense (Hauts-de-Seine), décembre 2022.
Ce matin j’ai rendez-vous avec un des administrateurs du quartier d’affaires de la Défense. Nous sommes un mardi et j’arrive par le RER. Je fais un détour par cette sculpture tellement symbolique d’un pouce géant érigé vers le haut, victorieux. Cet administrateur fait partie de ce que j’appelle les « patrons effondrés ». Un patron, un grand manager, un membre de board stratégique, d’habitude, « ne s’effondre pas ». Il est d’ailleurs recruté pour prendre des décisions capitales et ne peut donc pas vaciller. Pourtant, à l’image de mon interlocuteur, ils sont de plus en plus nombreux à vivre un cataclysme psychique et professionnel lorsqu’ils découvrent, avec stupéfaction, les rapports ou articles scientifiques traitant du climat ou de l’effondrement écologique en cours. Lui veut me montrer son « zombie urbanistique ».
Texte à retrouver dans Bascules #3 – 10 propositions pour un tournant radical, en kiosque, librairie et sur notre boutique.

En effet, lorsque nous sommes entrés en contact, il avait lu notre livre et avait trouvé que le concept de « technologie zombie » que propose le physicien José Halloy lui permettait de nommer parfaitement quelque chose qu’il n’arrivait pas à bien exprimer. Dans son message, il m’écrivait : « Je vous invite à venir visiter ce zombie urbanistique qu’est le quartier de la Défense. Je suis convaincu que ce quartier est mort sur le plan écologique et climatique, pourtant les projets d’aménagement, d’architecture, de construction sont bien vivants. »
« Ces hommes-aménagistes concevaient donc nos habitats dans le même esprit qu’un enfant construit ses Lego. »
Voici donc un projet d’aménagement urbain emblématique d’un monde qui ne connaissait aucune limite. Un monde qui pouvait librement être conçu par une poignée de décideurs. Ils étaient, au départ, quelques élus, des directeurs juridiques, des notaires, et très vite des architectes, des urbanistes, François Mitterrand, des entrepreneurs en tout genre… Ces hommes-aménagistes concevaient nos habitats dans le même esprit qu’un enfant construit ses Lego.
Ils disposaient donc d’un « pouvoir ontologique » comme le définit l’anthropologue Elizabeth Povinelli, c’est-à-dire le pouvoir de décider une trame de vie et de non-vie. Le pouvoir de décider qui reste, qui part. Un pouvoir de faire ériger des tours gigantesques, mais aussi de déplacer les anciens bidonvilles et les fermes jadis existantes. Ils disposaient d’un pouvoir sur le vivant, décidant en toute liberté et créativité, la place, la nature, le périmètre des milieux écologiques, des arbres, des zones imperméabilisées, des oiseaux qui pourraient encore voler entre les tours et leurs effets-miroirs tragiques, des animaux pouvant encore circuler…







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