Isabelle Stengers : « il faut à la fois lutter et guérir »

Écrit par Youness Bousenna. Publié le . Modifié le .Illustration par Photos : Bertrand Vandeloise

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Dans quoi s’enracinent les communs ?

Ce qui est datable n’est pas leur origine, mais leur déracinement. Car les communs émanent depuis toujours des communautés humaines en tant que prolongement des modes d’existence du vivant en général. Les communs n’ont donc jamais été inventés, c’est seulement l’idée qu’ils constituent des parasites s’opposant au progrès qui l’a été. Et cette idéologie constitue une violence intrinsèque infligée à la manière dont les groupes humains ont subsisté partout dans le monde. On pourrait parler d’épuration anthropologique violente, qui doit recommencer à chaque génération. L’école moderne constitue l’un de mes exemples favoris. Cette institution tente en permanence de se réformer, sans remettre en cause son exigence fondamentale qui est de pouvoir « évaluer » un apprentissage, autrement dit le rendre attribuable à l’individu.

Entretien à retrouver dans notre hors-série « Ces terres qui se défendent », en kiosque, librairie et sur notre boutique.

L’école agit comme une fabrique de l’individualisation par l’épuration de manières alternatives de travailler ensemble. Cela se cristallise dans certains dogmes – « tricher, c’est mal », alors que tricher, c’est aider l’autre – et la séparation d’avec les adultes, ce qui entrave la transmission informelle entre générations. Ainsi, l’école trie et sépare les méritants des autres, rétifs à sa discipline. Son échec permanent devient sa réussite, comme la prison selon le philosophe Michel Foucault (dans Surveiller et punir, 1975, ndlr). Sous nos yeux, les enfants sont ainsi éduqués à devenir de petits compétiteurs. Et donc à perpétuer la violence de l’épuration. 

Quelle a été la trajectoire de cette éradication des communs ?

L’Angleterre du XVIIIe siècle fait figure de pionnière, à double titre. D’abord par le mouvement des enclosures (lire ci-contre), qui détruit les pratiques de subsistance – pas seulement les moyens, mais la culture pratique, les modes d’organisation et de coopération. La lutte contre les enclosures  y est jusqu’au XIXe siècle la lutte sociale par excellence. Ensuite, parce que l’Angleterre est la patrie du mercantilisme qui conduit à la disparition des droits coutumiers et des circuits échappant à l’argent. L’ensemble est inséparable de la colonisation qui introduit en Europe des biens luxueux qu’on ne se procure que grâce à l’argent. C’est alors que nous passons d’une société de subsistance à une société où tout se paie, où la terre doit rapporter de l’argent, où la notion de « juste prix », qui implique une forme de communalité de destin, fait ricaner. L’éradication des communs n’a pas été, comme l’a écrit Karl Marx, une phase d’accumulation « primitive ».

Enclosure : Ce terme anglais désigne, au sens strict, une parcelle enclose d’un muret de pierres sèches, d’une clôture ou d’une haie. Le « mouvement des enclosures » fait référence à la clôture des champs, qui s’est accompagnée du passage d’une forme communautaire à une forme capitaliste d’économie agraire, qui s’est produite en Angleterre aux XVIe et XVIIe siècles avant de s’étendre ailleurs.

C’est une dynamique historique qui s’est enclenchée en Europe, mais a continué dans les terres colonisées et qui a connu une phase d’accélération à partir de l’hégémonie du néolibéralisme depuis les années 1970-1980. De nouveaux types d’enclosures se sont inventés, qui concernent les pratiques scientifiques et techniques, les vivants ou des ressources vitales telles que l’eau. Ce sont d’ailleurs les informaticiens qui ont parlé les premiers de « nouvelles enclosures » qui venaient détruire leurs pratiques de coopération. Aujourd’hui les brevets et la notion de secret industriel font que des pans entiers de savoir nécessaires pour comprendre une situation deviennent inaccessibles. Il y a partout des barrières et des « défense d’entrer ». 

Cette privatisation du monde est aussi le fruit d’une évolution juridique…

Auparavant, les droits de propriété étaient toujours enchevêtrés à des droits coutumiers, des droits d’usage. La dimension absolue du droit de propriété privée, notamment théorisée par le philosophe anglais John Locke (1632-1704) et que la Déclaration des droits de…

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Youness Bousenna
À propos de l’auteur·ice
Youness Bousenna
Journaliste. Son travail apparait notamment dans Telerama, Socialter, Le Monde, Limite. Il est également l’auteur de Albert Camus, l’éternité est ici (Première partie, 2019).Retrouver tous ses articles.

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