Vous vous intéressez à des sujets habituellement attachés à la sphère de l’intime (les émotions, l’amour), qui n’ont pas toujours été considérés comme des objets d’enquête légitimes. Comment approcher ces objets avec un regard sociologique ?
La question de la légitimité que vous posez est liée au fait qu’il s’agit d’objets traditionnellement rattachés au féminin. Quand Michel Foucault écrit sur la sexualité, la légitimité de son objet n’est pas remise en question. En revanche, cela ne va pas de soi lorsqu’une femme écrit sur l’intime : elle parle au fond de ce qui est socialement inférieur au politique et à l’économique. Il existe bien sûr une hiérarchie des sujets de recherche. Les émotions et l’amour sont devenus – heureusement – des objets non seulement légitimes mais centraux des sciences sociales. Ils présentent aussi des défis méthodologiques très intéressants. En effet, il faut les arracher au champ de la psychologie et à une idéologie très forte qui s’obstine à voir les émotions comme un champ de l’expérience essentiellement subjectif et ancré dans l’enfance. Le défi pour le sociologue est de penser les émotions comme le dialogue que l’individu entretient sotto voce avec le monde social. C’est précisément ce qu’a fait Émile Durkheim en proposant le concept d’anomie. Il s’est emparé d’un concept initialement rattaché à la psychologie – le suicide – pour lui apporter une explication sociologique. Je m’inscris dans cette même démarche. Reconstruire les expériences et le vocabulaire pour montrer ce qui tient du collectif dans notre vécu reste, à mon avis, la vocation de la sociologie. L’amour est le sujet sociologique par excellence. On ne peut que s’étonner que les sociologues n’aient pas encore compris qu’il est au centre de l’individualisme contemporain et de ses apories. L’amour est au cœur de la modernité.
Comment l’amour s’est-il imposé à vous comme objet d’étude ?
Ma première rencontre avec cet objet s’est faite au travers de la littérature, avec l’écrivain Albert Cohen. Dans Belle du Seigneur (Gallimard, 1968), il propose une vision très sociologique de l’amour, puisqu’il suggère que c’est avant tout le pouvoir social de l’homme qui est en jeu dans sa capacité à séduire et provoquer le désir féminin. Albert Cohen n’était pas un théoricien et il n’était pas féministe, mais cette idée m’avait frappée à l’époque : il a été le premier à me faire entrevoir que l’amour est traversé par le social. En 1982, j’ai écrit un mémoire de maîtrise sur son œuvre dans lequel j’ai pu mieux théoriser le caractère sociologique de sa vision de l’amour. Cohen était bourdieusien sans le savoir ! Parallèlement, j’ai découvert aux États-Unis l’anthropologie des émotions – portée par de jeunes chercheurs (comme Michelle Rosaldo ou Lila Abu-Lughod) – inspirée par l’anthropologie herméneutique de Clifford Geertz. À la même époque, en France, des historiens de premier plan intégraient l’intime à leurs champs de recherche, comme Georges Duby ou Philippe Ariès qui ont posé les jalons de l’histoire des émotions à travers une histoire de l’intimité. Je me suis nourrie de ces évolutions importantes dans le champ des sciences sociales. Enfin, l’amour m’est apparu comme un sujet essentiel à la sociologie parce que c’est un thème central des mass media, qu’il est lié au mariage et à la reproduction sociale, qu’il met en action les différences de genre, implique le corps et la sexualité, et que cela a finalement été l’un des vecteurs essentiels de la culture de la consommation. En somme, on ne peut pas penser un sujet plus sociologique que celui-là.
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