Les vies qui ne valent rien

Écrit par Youness Bousenna. Publié le . Modifié le .

Les attentats du 11-Septembre ont fait basculer l’Occident dans une interminable « guerre contre le terrorisme ». Cette menace prétendument existentielle n’a pourtant fait, en comptant les attaques de 2001, « que » 4 000 victimes en vingt ans… soit le nombre de civils tués après seulement trois mois de guerre américaine en Afghanistan – lesquels représentent une fraction minuscule des innocents tués en Afrique et au Moyen-Orient au nom de cette lutte contre le mal. Comment expliquer l’écart entre l’émoi occidental pour les victimes du terrorisme et l’apathie devant les milliers de morts du contre-terrorisme ? Cette question brûlante et pourtant honteusement absente du débat public occupe le brillant essai de Mathias Delori. Car l’enjeu n’est pas moins que de saisir les ressorts d’une hypocrisie entre des valeurs humanistes à prétention universelle et une réalité faite d’indifférence pour ces « vies non dignes de chagrin » qui composent le reste de l’humanité. L’historien et politiste, chargé de recherche du CNRS au centre Marc-Bloch de Berlin, propose une analyse à plusieurs niveaux, mêlant une réflexion théorique sur le libéralisme – mais aussi le langage, l’orientalisme, la biopolitique – à une enquête sociologique fondée sur des entretiens avec des soldats chargés de mener ces guerres, en particulier de bombarder. Ces soldats « défendent une société imaginaire transnationale incluant les personnes qui vivent de manière conforme au canon libéral de la “vie bonne” et exclut, d’un même geste, toutes les autres », selon la thèse soutenue par Mathias Delori, qui dévoile ainsi l’hygiène criminelle de nos « guerres propres ».

Actuellement en kiosque

Hors-série — Résister aux nouveaux fascismes avec Salomé Saqué

19,00 €

La newsletter de Socialter

Recevez nos actualités, les annonces de nos nouvelles parutions ainsi que des promotions et concours exclusifs.

Youness Bousenna
À propos de l’auteur·ice
Youness Bousenna
Journaliste. Son travail apparait notamment dans Telerama, Socialter, Le Monde, Limite. Il est également l’auteur de Albert Camus, l’éternité est ici (Première partie, 2019).Retrouver tous ses articles.

Actuellement en kiosque

Hors-série — Résister aux nouveaux fascismes avec Salomé Saqué

19,00 €

La newsletter de Socialter

Recevez nos actualités, les annonces de nos nouvelles parutions ainsi que des promotions et concours exclusifs.

À lire aussi

Myriam Bahaffou : « L’écologie implique par nature de reconnaître l’érotisme des autres qu’humains »

Réservé aux abonné·es :Myriam Bahaffou : « L’écologie implique par nature de reconnaître l’érotisme des autres qu’humains »

« La question érotique est une question écologique » : partant de ce postulat, la philosophe écoféministe Myriam Bahaffou explore les façons d’érotiser nos relations et nos expériences, sensuelles, charnelles, esthétiques, intellectuelles, avec les mondes autres qu’humains. Inspirée par le mouvement décolonial et queer, elle milite pour une jouissance débarrassée des injonctions capitalistes : prédation, productivité, privatisation. Entretien avec une chercheuse aux propos aussi libres que déjantés.

Par Clea Chakraverty

Michaël Fœssel : « Une partie de la gauche considère que le plaisir est suspect parce qu’il manifesterait une complicité avec un monde injuste »

Réservé aux abonné·es :Michaël Fœssel : « Une partie de la gauche considère que le plaisir est suspect parce qu’il manifesterait une complicité avec un monde injuste »

Peut-on éprouver du plaisir dans un monde injuste, sans se sentir coupable ou complice ? Le philosophe Michaël Fœssel répond par l’affirmative. Quand il ne confine pas à la simple satisfaction de nos désirs et ne succombe pas aux sirènes consuméristes, le plaisir se joue en effet de l’ordre établi, cultive le sens du collectif, de l’inattendu et de la surprise, et reste éminemment politique et subversif. Inscrit dans l’histoire de la gauche, il permet de sortir du seul registre de l’indignation et de la dénonciation, pour esquisser d’autres horizons désirables.

Par Fabien Benoit