Votre livre s’intitule Temps-Paysage, un concept que vous avez développé pour construire une autre façon de concevoir le temps. Pouvez-vous nous l’expliquer ?
« Temps-paysage », c’est l’idée de penser le temps en relation avec un milieu. En considérant le paysage, non pas comme une scène pittoresque, mais plutôt comme un milieu de vie qui se compose de plusieurs éléments, dans lequel on évolue. [Portant le regard vers la fenêtre] Par exemple, cet arbre, qui revient en fleur à chaque printemps, nous parle du retour des saisons. [Signalant le bruit des travaux] Les travaux que nous entendons nous parlent du temps de l’aménagement d’un territoire, de même que la maison où nous nous trouvons, probablement construite dans les années 1950, témoigne à sa façon de choix urbanistiques passés. Chaque paysage nous renvoie à une multiplicité de temporalités qui se rencontrent en un lieu et interagissent, de façon conflictuelle ou harmonieuse. Le temps-paysage consiste à accrocher le temps à un endroit et à composer avec les différentes temporalités qui s’y trouvent. C’est un concept que j’ai emprunté à Barbara Adam, une sociologue et historienne britannique qui, dans son ouvrage Timescapes of Modernity (« Paysages de temps de la modernité »), définit les « paysages de temps » comme quelque chose associant des éléments anthropogéniques et des éléments naturels. C’est ce qui m’a intéressée, car ce concept permet de créer une interface commune entre l’activité des êtres humains et celle de la nature.
« Un paysage ne se voit pas, il se vit », écrivez-vous. Comment reconstruire ce lien sensible avec le temps ?
Premièrement, il faut plonger dans le présent et se remettre au milieu des choses. In medias res comme le dit l’expression latine. Renoncer à l’idée que nous sommes « extra » « terrestres », si je puis dire (rires). Cette position qui nous situe en surplomb des flux temporels et les réduit en un seul temps : le Chronos – le temps chronologique supposé contenir toutes les dynamiques propres qui tissent l’histoire de l’univers, de notre planète, des vivants, des sociétés humaines comme des individus. Ce temps abstrait, universel, nous isole des choses environnantes en nous situant au-dessus, comme des oiseaux survolant un paysage. Or, notre existence se déroule parmi elles, dans l’immanence, au milieu de ces choses. Nous agissons sur la nature en même temps que nous en faisons partie. Je me suis d’ailleurs beaucoup inspirée de la romancière Virginia Woolf et de ce qu’elle appelle des « moments d’être » (« moments of being »). Elle se sent exister quand elle « plonge » dans l’univers des choses, immergée dans les flux temporels. Elle découvre ainsi un monde dense, où les choses sont liées, enchevêtrées. Ce concept de « moments d’être » m’a beaucoup plu chez elle.
Deuxièmement, il faut retrouver des modes de coexistence. Sans faire de mysticisme ni d’animisme, il faut reconnaître que les choses sont nos partenaires de vie, car nous nouons des relations avec elles, des relations d’exploitation et de dépendance. Les glaces, les mers, les arbres, la biodiversité, etc., nous pensions les dominer et nous en affranchir – ce qui est l’idéal de la modernité – mais nous découvrons que notre survie en dépend. Cela nécessite de penser l’altérité des choses.







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