Puissances de l’écoféminisme

Écrit par Philippe Vion-Dury. Publié le . Modifié le .

« Pourquoi vous ne feriez pas un dossier sur l’écoféminisme ? » Les deux  militantes féministes de la tablée touchent juste. Aucune réponse toute faite, on n’y a pas vraiment réfléchi. Hésitant : « Mais… c’est pas le dernier concept à la mode ? » – sous-entendu : pas très solide, sujet à toutes les récupérations. Ignorant : « Et puis, pour vous, c’est quoi au juste l’écoféminisme ? » ; « Précisément : on ne sait pas trop... » Vendu, on fera ce dossier sur ce courant intellectuel, politique et militant qui tisse des liens organiques entre crise écologique et domination patriarcale. La planche s’avérait pourtant bien savonneuse.

Après quelques recherches, on se rend vite compte que l’écoféminisme compte plus d’ennemis que d’alliés. Les attaques viennent même de tous les bords. Les marxistes ne tarissent pas d’hostilité contre ce qu’ils et elles perçoivent comme une spiritualité païenne et ésotérique déconnectée des conditions matérielles de la domination. Les féministes classiques, surtout les Françaises, s’offusquent de l’idée qu’il y aurait un lien « naturel » entre la femme et la Terre, et craignent que les tentatives de réappropriation ou de réinvention d’une identité féminine transhistorique ne ramènent les femmes à un essentialisme peinturluré en vert, alors même que se trouvait là une des sources du pouvoir patriarcal. Même les tenants d’une écologie sociale, comme Murray Bookchin, s’inquiètent que le caractère identitaire et spirituel de la démarche ne détourne des enjeux liés aux inégalités sociales et de l’impératif de destruction des structures de pouvoir qui maillent la société, patriarcales ou non. Sans compter sur les sceptiques de tous bords qui égrènent les maux d’un écoféminisme « culturel », c’est-à-dire bourgeois : foutraque, sans cohérence interne, inopérant politiquement, dépolitisant, facilement récupérable, remodelé dans tous les sens par les forces du marché qui le recrachent en tutos pour faire ses potions naturelles et en séances de danse pieds nus pour se reconnecter à la Terre et à son Moi intérieur…

Seulement, quelque chose n’allait pas dans cette peinture digne de Jérôme Bosch : comment un courant apparemment si peu convaincant avait pu se maintenir vivant près d’un demi-siècle, depuis que Françoise d’Eaubonne en a inventé le terme en 1974 ? Comment des intellectuelles reconnues en étaient arrivées à s’identifier comme écoféministes et sorcières ? Il fallait revenir aux textes fondateurs pour découvrir l’attrait que peut exercer l’écoféminisme. On découvre des pensées foisonnantes, arborescentes, qui s’hybrident avec tout ce qu’elles touchent ; des modes d’action radicaux, alternatifs, utopistes ; une attention au sensible, aux imaginaires, à la vie intérieure et aux liens invisibles qui unissent les vivants ; des formes qui jonglent entre académisme, pragmatisme, farce et poésie. Et le tout sans souci d’une mise en cohérence rigoureuse, riche d’interstices où peut naître et croître la créativité. Au risque d’être trop dispersé, diffus, et donc peu opérationnel politiquement ? On peut le penser. Mais est-ce important ?

L’écoféminisme ne sera certainement jamais un programme politique, un système idéologique au même titre que le marxisme-léninisme ou le libéralisme. C’est un puits qui offre un peu d’eau fraîche aux réflexions de notre temps, un terreau où plonger ses racines. Ce devrait être pour nous, femmes et hommes, une source de puissance. Car ce n’est pas pour rien que l’écoféminisme resurgit avec force aujourd’hui. Comme dans les années 1970, nous sommes confrontés à une menace existentielle – la guerre nucléaire hier, l’accélération du changement climatique aujourd’hui – et à un sentiment d’impuissance absolument écrasant. Face à la catastrophe en cours, à la perspective du plus grand crime contre l’humanité et le monde vivant jamais commis, nous avons besoin de tous les secours, à commencer par celui des écoféministes.

Découvrez ici le sommaire du numéro 47.

Actuellement en kiosque

Hors-série — Résister aux nouveaux fascismes avec Salomé Saqué

19,00 €

La newsletter de Socialter

Recevez nos actualités, les annonces de nos nouvelles parutions ainsi que des promotions et concours exclusifs.

Philippe Vion-Dury
À propos de l’auteur·ice
Philippe Vion-Dury

Actuellement en kiosque

Hors-série — Résister aux nouveaux fascismes avec Salomé Saqué

19,00 €

La newsletter de Socialter

Recevez nos actualités, les annonces de nos nouvelles parutions ainsi que des promotions et concours exclusifs.

À lire aussi

Myriam Bahaffou : « L’écologie implique par nature de reconnaître l’érotisme des autres qu’humains »

Réservé aux abonné·es :Myriam Bahaffou : « L’écologie implique par nature de reconnaître l’érotisme des autres qu’humains »

« La question érotique est une question écologique » : partant de ce postulat, la philosophe écoféministe Myriam Bahaffou explore les façons d’érotiser nos relations et nos expériences, sensuelles, charnelles, esthétiques, intellectuelles, avec les mondes autres qu’humains. Inspirée par le mouvement décolonial et queer, elle milite pour une jouissance débarrassée des injonctions capitalistes : prédation, productivité, privatisation. Entretien avec une chercheuse aux propos aussi libres que déjantés.

Par Clea Chakraverty

Michaël Fœssel : « Une partie de la gauche considère que le plaisir est suspect parce qu’il manifesterait une complicité avec un monde injuste »

Réservé aux abonné·es :Michaël Fœssel : « Une partie de la gauche considère que le plaisir est suspect parce qu’il manifesterait une complicité avec un monde injuste »

Peut-on éprouver du plaisir dans un monde injuste, sans se sentir coupable ou complice ? Le philosophe Michaël Fœssel répond par l’affirmative. Quand il ne confine pas à la simple satisfaction de nos désirs et ne succombe pas aux sirènes consuméristes, le plaisir se joue en effet de l’ordre établi, cultive le sens du collectif, de l’inattendu et de la surprise, et reste éminemment politique et subversif. Inscrit dans l’histoire de la gauche, il permet de sortir du seul registre de l’indignation et de la dénonciation, pour esquisser d’autres horizons désirables.

Par Fabien Benoit