En ce vendredi après-midi de la mi-mars, quelques heures avant l’entrée en vigueur de nouvelles mesures de confinement à Paris, Olivier Assayas nous accueille dans un ancien atelier de confection reconverti en studio situé dans le 9e arrondissement de la capitale. Le réalisateur à la renommée internationale est plongé dans la préparation d’un projet sur un terrain où on ne l’attendait pas : une déclinaison en série de son film Irma Vep pour la chaîne américaine HBO, avec l’actrice suédoise oscarisée Alicia Vikander en tête d’affiche. En attendant la sortie sur le petit écran, les spectateurs pourront retrouver l’ancien critique de cinéma dans les librairies. Car à 66 ans, celui qui a sévi aux Cahiers du cinéma dans les années 1980 n’a jamais cessé de prendre la plume. Dans Le Temps présent du cinéma, il fait le constat de l’effacement de la cinéphilie et réfléchit aux devenirs de cet art majoritaire, qui « était la dernière forme d’art à résonner jusqu’au plus profond de la société ».
Venant de la peinture, vous écrivez dans Le Temps présent du cinéma (Gallimard, 2020) avoir choisi de vous tourner vers le cinéma parce qu’il « était la dernière forme d’art à résonner jusqu’au plus profond de la société, à ne pas être enfermé dans sa forteresse, ou son bunker, ou même sa tribu, son village gaulois ». Vous évoquez à un autre moment avoir fait ce choix parce que c’était l’art majoritaire. Le cinéma est-il encore cet art majoritaire ?
Situer le cinéma d’aujourd’hui dans le monde des images, de la pensée, de la théorie des arts plastiques est devenu un défi particulièrement ardu. Pour moi, le cinéma, c’était ce qu’on appelle maintenant le cinéma indépendant, détaché en grande partie de l’industrie. Il appartenait à sa manière à la contre-culture, qui a beaucoup marqué mon adolescence. Du point de vue des images, le cinéma de cette époque-là s’opposait à la télévision.
Il y avait beaucoup moins de chaînes, il y avait infiniment moins d’offres… mais la télévision était tout aussi présente ! On parle aujourd’hui du phénomène des séries, mais des séries, il y en a en veux-tu en voilà depuis que la télévision existe ! À ce titre, il n’y a rien de véritablement neuf.
La difficulté est plutôt de savoir si quelque chose de fondamental a changé par rapport à la façon dont je percevais moi-même les images quand j’ai commencé à faire du cinéma. Le cinéma a-t-il par exemple toujours des caractéristiques qui le distingueraient du tout-venant des images ? C’est à peine à moi d’y répondre, dans la mesure où ce que j’appelle le cinéma est l’espace de liberté qui existe au sein de l’industrie. J’ai trouvé cela au sein du cinéma indépendant français pendant longtemps – parce que c’est sans doute l’écosystème le plus ouvert, le plus riche, au sens de sa multiplicité ou de sa diversité. Mais riche aussi dans le sens d’espèces sonnantes et trébuchantes. Il y a des subventions, des diffuseurs. Et les cinéastes indépendants français sont extraordinairement privilégiés par rapport à ceux d’autres pays.
C’est un point souvent mobilisé contre les cinéastes français : ceux-ci se plaindraient, tout en étant en permanence sous perfusion…
Pour des raisons biographiques, il se trouve que je dois être le cinéaste français le moins subventionné. Par caractère, mais aussi par individualisme : j’ai toujours détesté cette idée d’être dépendant du système d’aides, qui est merveilleux, mais aussi usant pour les nerfs. À une certaine période, je me suis dit que je préférais faire des films avec infiniment peu d’argent – par la suite, cela s’est amélioré – au lieu d’être dépendant de la logique interne du système. Ce qui ne m’empêche pas d’en être un ardent défenseur.








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