Bonjour, Vinciane, je suis ravi de jouer pour toi le rôle de celui qui pose les questions. Ton travail, tu le sais, a eu une influence décisive pour mon propre projet philosophique, et tu as ouvert un espace pour parler autrement des animaux non humains. Je voulais ici prolonger ce dialogue – que nous entretenons tous les deux depuis quelques années comme un petit feu qui réchauffe – sur ces questions qui nous travaillent, pour en faire profiter les lecteurs de ce numéro. Avec Socialter, nous avons choisi d’intituler ce numéro « Renouer avec le vivant », mais je devine sans peine que tu n’aimes pas trop le verbe « renouer » : il peut sembler charrier une sorte de nostalgie primitiviste, envers un âge d’or antérieur à la « séparation ». Or, tu t’en doutes, c’est un écueil qu’on a voulu éviter. Mais ce verbe reste selon moi pertinent. Parce que factuellement, il y a bien des nœuds desserrés dans nos relations avec les vivants : notre parenté avec tous les vivants est un fait que nous acceptons scientifiquement, mais qui n’a pas produit ses effets sur notre conception du monde et notre politique. De même pour nos interdépendances constitutives avec le monde vivant alentour. Il ne s’agit donc pas dans ce numéro de fantasmer un retour vers d’autres formes d’organisation humaines qui auraient été « en harmonie avec la nature », mais de renouer avec un monde vivant dont nous provenons de fait. Peut-on donner à ce verbe un sens qui te parle ? Ou veux-tu en proposer ici une critique ?
J’ai en effet un petit souci avec ce terme. Il sous-entend que tout le monde aurait besoin de renouer avec le vivant, alors que cela ne concerne en réalité qu’une certaine frange de la population. Beaucoup n’ont jamais dénoué ! Des nœuds se sont maintenus ou ont été gardés précieusement serrés. Je ne pense par ailleurs pas que le lien ait réellement été dénoué. Je pense plutôt qu’il était mal noué. Renouer avec le vivant demanderait dès lors de commencer par dénouer ce truc mal fichu. Alors, disons que renouer, je veux bien, mais dénouons d’abord un peu : toute une entreprise critique reste à faire, et c’est celle-là que j’envisage. Renouer, oui : mais comme horizon.
Quand on te lit, on voit que le terme « vivant » n’a jamais joué un rôle conceptuel central ou explicite dans ton travail. Peut-être est-ce parce que tu n’as pas d’intérêt pour les vastes concepts catégoriels, ou bien est-ce pour d’autres raisons ? Ce qui m’intéresse, ce serait d’enquêter avec toi sur les processus de recherche par lesquels tu t’es retrouvée si souvent embarquée dans les parages d’êtres vivants. Si on s’appesantit sur tes livres qui parlent des éthologues et des ornithologues, ce qu’ils ont en commun, il me semble, c’est que ce n’est pas du tout par désintérêt pour les humains que tu t’es intéressée aux animaux, mais par intérêt pour les relations entre les humains et des formes de vie différentes, mais proches. Est-ce que ça te parle comme formulation ?
Tu as raison, j’utilise très peu le terme « vivant ». Et d’ailleurs, je n’ai que peu d’intérêt pour les abstractions. En revanche, si on l’utilise comme un qualificatif, cela commencerait à m’intéresser. D’autant que, comme tu sais, j’ai beaucoup travaillé sur les morts, qui ne sont pas vivants au sens habituel du terme, mais restent quand même très présents. Paradoxalement, les morts sont pleins de vitalité ! Dès lors, qu’est-ce qui fait qu’on est vivant ? Qu’est-ce qui fait qu’on a de la « puissance d’agir », selon cette formule héritée de Spinoza [pour le philosophe néerlandais, toute chose, pour exister, s’efforce d’affirmer sa puissance d’être ou d’agir : c’est le concept de conatus, « effort », ndlr], dont tu uses toi-même dans tes livres. Pourquoi persévère-t-on dans son être, même après la mort ? Les éthologistes s’intéressent justement aux moyens mis en œuvre par les êtres vivants pour amplifier leur puissance d’agir ; moi, je m’intéresse à la manière dont les éthologistes eux-mêmes en rendent compte et la célèbrent. Dans mon prochain livre [Autobiographie d’un poulpe et autres récits d’anticipation, à paraître chez Actes Sud, collection Mondes sauvages en avril 2021, ndlr], je me retrouve à un moment donné à imaginer, dans un futur indéterminé, un linguiste des littératures sauvages, intéressé par les multiples pulsions créatrices des êtres vivants. Ce linguiste fictif, par ailleurs passionné de biologie – que j’ai appelé Joey Von Batida un jeu de mots sur le wombat (Vombatidae) et son bébé (le Joey) – ira jusqu’à envisager que les wombats qu’il étudie peuvent écrire, et que cette écriture phéromonique et architecturale (les wombats construisant des murs à partir de leurs fèces) ne serait qu’une des manifestations possibles de leur pulsion créatrice. Cette dimension expressive de leurs constructions constituerait la version intentionnelle, visible de la pulsion créatrice, celle qui implique un maximum…
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