« Il y a toujours autant d’hommes qu’il peut en être nourri », professait Mirabeau dans L’Ami des hommes en 1756. Quarante-deux ans avant la publication par Malthus de son Essai sur le principe de population (1798), l’idée que la croissance démographique doit se heurter à la capacité de production alimentaire faisait son nid. Quelques siècles et 7 milliards d’humains plus tard, cette idée n’a pas disparu. Alors, peut-on nourrir 10 milliards d’humains ? Techniquement, oui. Mais produire suffisamment de nourriture ne signifie pas forcément que tous y auront accès, et encore moins que cette production sera écologiquement soutenable. Pour y parvenir, quelques ajustements semblent nécessaires.
Le monde produit déjà de quoi alimenter 10 milliards de personnes, mais environ un tiers de cette production est perdue, estime la FAO, l’agence de l’Organisation des Nations unies (ONU) pour l’alimentation et l’agriculture. Des pertes qui s’expliquent par un manque d’infrastructures dans les pays les plus pauvres et par les pratiques de la grande distribution et des consommateurs dans les États les plus riches, explique l’institution. Même à supposer que ce gaspillage alimentaire soit drastiquement diminué, encore faudrait-il distribuer cette nourriture abondante à tous, même à ceux qui n’ont pas d’argent pour l’acheter. Si elle stagne en proportion, la malnutrition progresse en effet en nombre absolu depuis 2015, atteignant 690 millions de personnes en 2019, sans compter l’effet de la pandémie de Covid-19, qui pourrait précipiter 135 millions de personnes de plus dans l’insécurité alimentaire.
« LA FAIM N’A PLUS AUCUN CARACTÈRE DE FATALITÉ, ELLE EST DEVENUE À 100 % UNE CONSTRUCTION HUMAINE »
L’AGROÉCOLOGIE PEUT NOURRIR 10 MILLIARDS D’HUMAINS, À CONDITION DE MANGER MOINS DE VIANDE
Même si se débarrasser des intrants – engrais et pesticides de synthèse – peut impliquer des rendements plus faibles pour certaines cultures, il reste possible de nourrir 10 milliards d’humains en 2050, tout en convertissant l’agriculture à l’agroécologie. Mais il faudra pour cela changer le contenu des assiettes. Alors que les projections actuelles de la FAO prévoient un doublement de la production de viande d’ici à 2050, on sait que la production d’une calorie de viande de bœuf nécessite en moyenne 11 calories d’origine végétale. La consommation de viande détermine donc grandement l’évolution future de l’empreinte agricole : car qui dit plus de viande, dit plus de déforestation, d’où une perte de la biodiversité et une aggravation du réchauffement climatique. Dans un rapport publié en 2019, la Commission EAT-Lancet, composée de 37 experts, a calculé pour chaque type d’aliments l’écart entre le régime moyen de chaque continent et le régime permettant de nourrir 10 milliards d’humains de manière saine et soutenable. Résultat : la consommation optimale de viande rouge correspond à celle de l’Afrique subsaharienne actuellement, tandis que celle des Nord-Américains est six fois trop élevée. En Europe, la consommation moyenne de volaille, de produits laitiers et de poisson apparaît optimale, mais la consommation de fruits et de légumineuses (riches en protéines végétales) est, comme partout ailleurs, très insuffisante. À l’heure où des laboratoires développent des procédés industriels pour proposer de la viande artificielle à prix d’or, il apparaît possible, plus simplement, de produire mieux et pour tous. Un défi moins technique que politique.




